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A Trondheim en Norvège, rencontre avec des juifs presques polaires

 

Depuis 2013, et réapparu très récemment, circule sur les réseaux sociaux un «article» intitulé Les derniers 819 juifs de Norvège sont en train de quitter le pays, tissu de désinformation sur la situation des Juifs d’Europe et de propagande anti-musulmane, repris notamment par le compte Twitter du CRIF. Jewpop a voulu en avoir le cœur net et s’est rendu à Trondheim, 3ème ville de Norvège, où réside une petite communauté juive d’une centaine de personnes, qui ne semble pas décidée à faire ses valises. Suivez le guide pour une visite de sa charmante synagogue et de l’émouvant musée juif attenant : bienvenue chez les Juifs qui se proclament les plus proches du cercle polaire !

 

Notre guide ne se prénomme pas Nathalie, comme dans la célèbre chanson de Bécaud, mais Lise, jeune enseignante d’études juives à l’université locale. Arrivés un vendredi matin devant le musée juif de Trondheim, qui jouxte le beau bâtiment bleu de la synagogue (dans un lieu qui fut à l’origine la… première gare de la ville) nulle âme qui vive, pas l’ombre d’un touriste, ces derniers sans doute plus attirés par la cathédrale voisine, petite et admirable réplique de Notre-Dame de Paris. Nous serons seuls à visiter la synagogue et le musée, pour y découvrir en compagnie de Lise l’histoire des juifs de Trondheim, remarquablement scénographiée dans une installation souterraine d’une émouvante intimité.

 

 

Lise nous explique que la centaine de juifs vivant à Trondheim se trouve confrontée au même problème que la majorité des juifs scandinaves. Peu nombreux (sur une population de 5 millions d’habitants, on compte moins de 900 juifs en Norvège), ils vivent un judaïsme où les mariages mixtes sont le lot de la plupart de ses membres, qu’ils soient ou non attachés à leurs traditions. La loi du nombre reste implacable, et notre guide nous confie que beaucoup de jeunes norvégiens préfèrent vivre avec un compagnon non-juif qui accepte et partage leur culture, plutôt que s’exiler pour trouver un environnement orthodoxe.

 

 

Le judaïsme norvégien se vit essentiellement comme une identité culturelle, peu comme une pratique religieuse. Dans cette synagogue sans rabbin (le Grand Rabbin de Norvège, Michael Melchior, réside en Israël et se rend quelques fois par an dans le pays), un office se déroule une fois par mois et lors des principales fêtes, le lieu ayant essentiellement vocation à réunir la communauté pour des soirées, événements, et cours pour les enfants, Lise soulignant combien l’éducation prend une place importante dans la vie communautaire des juifs de Trondheim.

 

L’histoire des juifs de Trondheim

 

 

Les familles juives qui se sont établies dans la ville étaient originaires de Pologne et de Lithuanie. Trop pauvres pour émigrer aux États-Unis, elles choisirent la Norvège comme destination lors des vagues d’immigration de la fin du 19ème siècle. De culte majoritairement luthérien, le pays, balloté entre les dominations danoise et suédoise, se dote d’une Constitution en 1814, dont l’article 2 interdit l’entrée en Norvège  des Catholiques, en particulier des Jésuites, et des Juifs. Ce n’est qu’en 1851 qu’il est supprimé, après une ardente campagne pour son abolition menée par l’écrivain et poète humaniste Henrik Wergeland, permettant aux Juifs de s’établir en Norvège. La capitale, Oslo, sera leur principale destination, tandis que Trondheim verra s’installer une centaine d’émigrants.

 

 

La petite synagogue, pleine de charme, est aussi lumineuse que les cieux norvégiens. On a peine à l’imaginer dévastée par les occupants allemands, à l’exception du lustre en fer forgé orné d’une Maguen David (myopie des nazis ?), tandis que l’étage réservé aux femmes fut réquisitionné pour tenir lieu de salon de barbier à l’usage de l’armée et de la gestapo (Edgar Hilsenrath n’aurait pas rêvé mieux…). Au premier étage du bâtiment, on parcourt une série de photos noir et blanc de familles, hazans… avant de pénétrer dans le sous-sol du bâtiment, réservé à l’exposition, où est retracée la vie juive de Trondheim.

 

 

Là, dans un entrelacs de caves habilement scénographiées, on découvre toute l’histoire de ces juifs devenus norvégiens, des shtetls aux fjords. Lors de l’occupation allemande (la Norvège sera le pays d’Europe le plus longtemps occupé, d’avril 1940 jusqu’à la capitulation du 8 mai 1945) les nazis déporteront en… bateau les juifs de Trondheim vers la Pologne puis Auschwitz. Comme le souligne alors notre guide avec un réalisme cru, il eût été aussi rapide pour les nazis de massacrer la population sur place, comme en Ukraine, mais l’administration des transports concentrationnaires fut ici poussée à son extrême logique. Seuls 4 hommes reviendront des camps parmi la centaine de déportés de Trondheim. Sur les 2100 juifs vivant en Norvège en 1940, 742 furent assassinés lors de la Shoah.

 

 

La période de l’après-guerre, dénommée « reconstruction » par les Norvégiens, dont les actions de résistance furent parmi les plus remarquables en Europe, verra cette petite communauté renaître de ses cendres. Aujourd’hui, les juifs de Trondheim se glorifient d’avoir la synagogue la plus septentrionale au monde !  Le titre prestigieux de « juifs polaires », dans ce pays du « soleil de minuit » où définir l’heure d’entrée du shabbat reste un exercice empirique, leur est âprement disputé par la communauté de Fairbanks, en Alaska. Celle de Mourmansk, en Sibérie, ne s’est pas encore exprimée sur le sujet. Une pure histoire juive.

 

Alain Granat

 

La rédaction a particulièrement apprécié la belle reconstitution d’un mikveh norvégien, que l’on peut découvrir dans le musée juif de Trondheim.

 

 

 

Le site du musée juif de Trondheim

Pour se rendre à Trondheim : la compagnie maritime norvégienne Hurtigruten propose un agréable circuit permettant de se rendre à Trondheim en express côtier, depuis la ville de Bergen.

© photos : Jewpop

Article publié le 4 septembre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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