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Aharon Appelfeld, histoire d’une vie

Aharon Appelfeld JewPop

 

« Parmi nous, les survivants, les écrivains, Aharon Appelfeld a su trouver un ton unique, irréversible, fait de tendresse et de retenue » écrivait Primo Lévi à propos de l’auteur d’une œuvre majeure de la littérature contemporaine, disparu cette nuit à l’âge de 85 ans. Aharon Appelfeld est né le 16 février 1932 dans la même rue que Paul Celan, à Czernowitz, alors en Roumanie, dans une famille de la bourgeoisie juive germanophone. Sa mère est assassinée par les nazis en 1940, Aharon et son père déportés dans un camp à la frontière ukrainienne en 1941, d’où l’enfant s’évade à l’automne 1942. Il a 10 ans et se cache dans les forêts, « adopté par un gang de criminels ukrainiens » comme il le racontera dans Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier, 2004), couronné du prix Médicis étranger. Il arrive en Palestine en 1946 et écrira en hébreu, sa « langue maternelle adoptive », quarante-cinq livres et recueils de poèmes.

 

Histoire d'une vie Aharon Appelfeld JewPop

 

 

L’homme nouveau et le juif ancien

Recueilli par l’Armée rouge en 1944,  l’enfant passe neuf mois avec les soldats soviétiques comme commis de cuisine, avant d’embarquer pour la Palestine, à peine âgé de 13 ans. Il se croit orphelin mais y retrouvera son père, rescapé comme lui, en 1957.  «Je n’ai pas été accueilli dans la joie, racontait­-t-­il. Ce qu’on attendait d’un jeune, c’est qu’il se fonde dans le mythe héroïque du pays. Qu’il soit agriculteur, soldat. Qu’il se dépouille de son passé. L’une des devises du pays était “Ici, on construit le juif nouveau. Moi, j’étais attiré par le juif ancien.»

 

Aharon Appelfeld enfant JewPop

 

Dans un passionnant entretien réalisé en 2015 par Yohav Oremiatzki pour Télérama, l’écrivain évoque cette période d’après-guerre où « personne ne parlait et ne posait de questions. Personne n’avait envie d’entendre des histoires atroces. Tout ce qu’on voulait c’était avoir à manger, des vêtements et venir en Palestine… Comment raconter quand on manque de connaissances linguistiques suffisantes pour formuler tout ça ? Chez moi, à Czernowitz, j’avais tout juste fini le CP quand la guerre a éclaté. Et puis, la mémoire d’un enfant est très limitée et imprécise : c’est un mélange d’imagination et de souvenirs confus, sans mise en perspective. ».

 

Au micro de Laure Adler sur France Culture en 2013, Appelfeld se souvient de son apprentissage difficile de l’hébreu :  « Comme je n’avais pas vraiment été un écolier, j’ai eu du mal à apprendre l’hébreu. Ça a été difficile pour moi. Mais lorsque j’ai découvert par moi-même la Bible, j’ai été fasciné par ce texte. Je m’installais chaque jour pour écrire et recopier un chapitre de la Bible, à proprement parler le recopier, lettre après lettre. J’aimais cette simplicité là, j’aimais cette capacité que la Bible a de parler des êtres sans trop en dire. »

 

Agnon Buber Appelfeld JewPop

 

Aharon Appelfeld passera par un camp de jeunesse sioniste puis une école agricole, avant de faire son service militaire. Il étudie ensuite à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il suit les enseignements des philosophes Martin Buber et Gershom Scholem, et y rencontre l’écrivain Samuel-Joseph Agnon. Dans les années 50, il décide de se consacrer à la littérature. Parmi les écrivains qui l’influencent, le romancier cite en particulier Franz Kafka dans l’émission Hors-champs de Laure Adler : « L’écrivain qui m’est le plus proche, qui me parle le plus intimement, est jusqu’à aujourd’hui Franz Kafka. […] Sa pensée est une pensée biblique, lui aussi s’intéresse aux faits, et non pas aux ornements que la langue peut offrir à l’écrivain. […] Kafka était tellement proche de moi. Pas seulement par la poétique de ses textes mais aussi parce que ses trois sœurs et la plupart de ses proches sont morts pendant la guerre, ont disparu pendant la Shoah. La mort des sœurs de Kafka le rapproche directement de moi, de mon expérience personnelle. » Son premier livre est publié en 1962, il enseignera les lettres à l’université Ben-Gourion de Beersheva, de 1979 jusqu’à sa retraite et recevra le prestigieux prix d’Israël en 1983.

 

 

“Je ne suis pas un écrivain de l’holocauste et je n’écris pas sur cela, j’écris sur les hommes juifs”

 

Le très beau documentaire d’Arnaud Sauli qui lui est consacré, Le Kaddish des Orphelins, livre un témoignage sensible et émouvant de l’auteur aux côtés de Valérie Zenatti, extraordinaire traductrice de ses ouvrages en français. Il y explique qu’il n’écrit pas « des livres », « mais une saga du peuple juif, un siècle de solitude juive ».

 

 

Il évoquait souvent « l’intériorité des rescapés », expliquant ce qui constituait l’essence de son travail : « J’ai appris d’eux ce qu’est le silence. En art, le silence est plus important que la parole. » Cette sobriété est la marque ses romans, imprégnés de son monde disparu auquel il a redonné vie avec ses personnages. Il disait avoir « absorbé la voix et la douleur des victimes » et a, à travers ses romans qui ne sont finalement qu’un, rendu un nom aux victimes de la Shoah. Aharon Appelfeld a bâti avec son œuvre une forteresse universelle contre l’oubli.

 

Alain Granat

 

Bibliographie sélective d’Aharon Appelfeld :

 

 

Tsili (Belfond, 1982)
Badenheim 1939, (Belfond 1989)
Katerina (Gallimard, 1989)
Le Temps des prodiges (Seuil, 2004)
Histoire d’une vie (éditions de l’Olivier, 2004)
L’Amour, soudain (éditions de l’Olivier, 2004)
La Chambre de Mariana (éditions de l’Olivier, 2008)
Et la fureur ne s’est pas encore tue (éditions de l’Olivier, 2009)
Le Garçon qui voulait dormir (éditions de l’Olivier, 2011)
Les Eaux tumultueuses (éditions de l’Olivier, 2013)
Les Partisans (éditions de l’Olivier, 2015)

 

© photos :  DR

 

Article publié le 4 janvier 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

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