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Ceux qui font chabbat

 

 

Tous les vendredis soirs, je suis chez ma mère. Ça peut durer 30 minutes ou 3 heures et demie. Ça dépend de mon humeur et de la sienne, du temps qu’il fait, de l’actualité ou de la sauce du poisson. Les «chomerim chabbat» sont les gardiens du chabbat. La plupart du temps, moi, j’ai l’impression que ce sont eux qui sont en prison. Mais bon, pas d’affolement, comme dans toutes les prises d’otages, au bout d’un certain moment, ils sont tous atteints du syndrome de Stockholm. Ils arrivent dans le même temps à forcer le respect et à m’agacer, surtout quand …

 

Ils t’invitent à déjeuner samedi midi. Quand tu arrives, la maîtresse de maison prend ton manteau en te disant «Ça va à pied, ça fait pas trop loin». Mais ils croient quoi, que t’as fait le 11e-Sarcelles sur tes petites jambes ? On leur répondrait bien «Ouais je suis partie hier, sur le périph, j’ai failli me faire renverser deux fois. J’ai rencontré Antoine de Maximy qui revenait du Sahel. On a bivouaqué dans un camp de Roms, c’était très sympa». Mais on dit rien.

 

Le kiddouch et le motsi font l’objet de débats sans fin : la prière c’est debout ? Assis ? Jus de raisin ? Vin ? Le pain, tu le coupes à la main ? Au couteau ? Ça dépend des origines de la famille, mais pas seulement. Le fils veut faire comme le rabbin a dit, le père veut faire comme son père. On ne se moque pas, quand on sera vieux, on fera pareil. Woody Allen l’a dit : «La tradition c’est l’illusion de la permanence». La mère, elle, veut qu’on fasse vite parce qu’elle attend sa sieste comme un junkie sa dose.

 

Toute la semaine, ils attendent chabbat avec impatience. Une impatience qui n’est pas sans évoquer celle qui les étreint samedi soir en plein été, quand, à 21h45, ils se rendent compte qu’ils en ont encore pour 1h12. On réquisitionne même le petit, qui, la tête vissée sur l’heure du four, égrène le temps qui passe «Maman, il est 2… 2 deux petits points 3 et… 7 ». Entre deux dolipranes et la lecture d’un vieux Voici volé chez le dentiste, il n’est pas rare d’entendre la maîtresse de maison dire «Vendredi, tout est permis, The Voice, Danse avec les stars, toutes les émissions sympas sont pendant chabbat, c’est le Avoda Zarah». Ils devraient l’embaucher sur France Télévisions, le Avodah Zarah ferait un très bon directeur des programmes.

 

Pour finir, ils essaient de te faire du gringue avec des arguments pas toujours de bon goût.

Lui : Si tous les juifs du monde font ne serait-ce qu’un seul chabbat, le Machiah vient !

Moi : Ça vaut le coup d’y réfléchir.

Elle : Et puis tu sais, quand on fait chabbat, on maigrit.

Moi : Plus qu’avec le régime Dukan ?

Lui : Non, mais le blé de la daf c’est quand même meilleur que le son d’avoine.

Elle : On peut pas tout avoir.

 

Tous les samedis midi, c’est la même rengaine quand Madame voit arriver Monsieur de la synagogue avec 25 minutes de retard sur l’horaire affiché. De sa fenêtre, telle la tour de contrôle qui attend l’atterrissage imminent d’un low-cost Easy Jet, elle le regarde tenter laborieusement d’ouvrir la porte d’entrée en s’y reprenant à 3 fois. Une fois enquillés les 4 étages à pied, il tentera bien de se tenir droit et de ne pas pouffer pour n’importe quoi, mais rien n’y fait. Tout le monde voit bien qu’il est bourré. «J’ai bu que du Coca, je te jure !» tentera-t-il de minimiser en se forçant. Elle, ne lâchera pas le morceau. En lui tendant l’entrée, les salades, le plat, sans oublier le dessert, elle sourira sur le mode «Je me suis fait chier tout le vendredi à cuisiner pour que tu regardes les plats ?». Même avec les dents du fond qui baignent, il s’exécutera sans sourciller. De toute façon, avec toute la boutargue et la boukha qu’il s’est envoyé, tout ce qu’il mange a le goût d’œufs de poisson.

 

Du vendredi soir au samedi soir, pas de téléphone, pas d’Internet, pas de télé. «Si tu savais comment ça fait du bien de faire un break… », te confiera dans la cuisine la maîtresse de maison. Tu lui dirais bien «Ouais enfin avec le bruit des gosses… Moi à ta place, j’aurais éteint les enfants. La télé, ça fait moins de bruit ». Tu les crois quand ils te disent que ça leur manque pas du tout, au contraire, tu tiques un peu quand samedi matin tu surprends le mec demander à la synagogue à son voisin de prière : «Ils ont fait quoi hier le PSG face à Nice ?». Tu doutes carrément, quand pile après la Avdalah, tu vois Madame se jeter sur les chaînes infos et son profil Facebook pour «savoir qui est mort».

 

The SefWoman

Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)

 

 

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Article publié le 15 octobre 2013. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2013 Jewpop

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