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David Goldblatt, l’homme qui photographia l’apartheid en noir et blanc

David Goldblatt

 

David Goldblatt, « père de la photographie sud-africaine » comme on le surnommait, est décédé lundi à l’âge de 87 ans. À la fois sensible et complexe, son œuvre témoigne avec une force rare de ce que fût l’apartheid.

 

David Goldblatt

 

Né en 1930 dans une famille juive d’origine lituanienne et lettone qui avait fui les persécutions antisémites en 1893 pour venir s’installer en Afrique du Sud, il va devoir, à l’image d’un autre grand de la photographie, Willy Ronis, reprendre le commerce de vêtements de son père lorsque celui-ci tombe malade, alors qu’il se rêve photographe et commence à réaliser des portraits de rue. La fin de ses études, alors qu’il a 18 ans, coïncide avec l’arrivée au pouvoir du Parti nationaliste en 1948, qui met en place sa politique ségrégationniste dite de « développement séparé », affectant selon des critères raciaux des populations dans des zones géographiques déterminées. Goldblatt sera témoin de l’apartheid de ses débuts jusqu’à sa fin, un sujet qu’il ne cessera de photographier comme « un réaliste qui traite du monde qui l’entoure » disait-il.

 

David Goldblatt

Le fils d’un fermier avec sa nurse, Heimweeberg, Nietverdiend, Western Transvaal. 1964. David Goldblatt/Goodman Gallery
 

Après l’achat de son premier Leica en 1962, David Goldblatt prend pour sujet les Afrikaners, la communauté blanche sud-africaine d’origine néerlandaise, française, allemande et scandinave, et apprend leur langue. Dans son livre “Some Afrikaners Photographed” publié en 1975, ses photos, accompagnées de légendes qu’il écrit lui-même pour contextualiser ses images, soulignent toutes la complexité de ces hommes et femmes, de la piété au racisme, de la simple humanité au nationalisme le plus exacerbé.

 

Commando de sympathisants du National Party ayant escorté Hendrik Verwoerd, principal architecte de l’apartheid, aux fêtes du 50e anniversaire du parti. De Wildt, province du Nord-Ouest, 31 octobre 1964.

Courtesy David Goldblatt et Goodman Gallery Johannesburg et Cape Town.
 

« Dans le magasin de vêtements de mon père, j’ai servi beaucoup d’Afrikaners : paysans, mineurs, petits propriétaires, employés de chemin de fer, fonctionnaires, médecins. Ils étaient plutôt austères, droits, ne montraient pas leurs émotions, faisaient preuve d’une rare générosité d’esprit et d’un humour très terre à terre. » racontait Rosenblatt. « J’ai eu bien du mal à accepter ces contradictions, intellectuellement et moralement » ajoutant « dans leur racisme, je les ai vus faire preuve de fraternité au-delà de leur propre couleur. Peut-être plus que toute autre chose, c’est la tragédie et l’espoir d’un tel paradoxe que j’ai tenté d’exprimer dans ces images », un parti pris qui lui vaudra certaines critiques, malgré son travail sur les travailleurs noirs « vivant à quarante par chambrée » et travaillant « pour un salaire de misère » (dans sa série « On the mines »), qu’il photographie à Randfontein, la ville minière où il a vu le jour.

 

Lawrence Matjee, 15 ans, après son agression et sa détention par la police de sécurité, Khotso House, rue de Villiers, Johannesbourg, 1985. Courtesy David Goldblatt et Goodman Gallery Johannesburg et Cape Town.

 

À l’occasion de la récente rétrospective que le centre Pompidou a consacré au photographe, David Goldblatt s’exprimait dans Libération, soulignant que lorsque « le Parti national venait de remporter les élections, ma famille et moi-même avons aussitôt compris ce que cela signifiait. J’en ai été très affecté, bouleversé même, car cela ne faisait qu’entériner la suprématie blanche sur des critères explicitement racistes. Mais je n’ai pas envisagé mon appareil comme une arme pour autant ; surtout qu’en 1948, je terminais le lycée et ne prenais des photos que de façon occasionnelle. Mais par la suite, je n’ai pas plus revendiqué un quelconque engagement, ne cherchant pas, à l’inverse, à établir de lien avec l’ANC [African National Congress], ce qui a pu générer certains malentendus. L’indépendance a toujours été la clé de ma démarche et, pour cela, il me fallait rester à l’écart de toute éventuelle tentative de récupération propagandiste. »

 

Passerelle enjambant la voie ferrée, Leeu Gamka, province du Cap-Est, 30 août 2016. Passerelle enjambant la voie ferrée Le Cap-Johannesburg, avec double escalier séparé pour « blancs » et « « non blancs », conformément à la loi n° 49 sur les équipements publics séparés (Reservation of Separate Amenities Act) de 1953. Aujourd’hui, l’apartheid n’existe plus. Les panneaux indiquant les files séparées ont été retirés vers 1992, mais le pont demeure, au service d’une population d’environ 1 500 personnes.
Courtesy David Goldblatt et Goodman Gallery Johannesburg et Cape Town.

 

Lors de ce même entretien, Goldblatt évoquait son histoire familiale et ses liens au judaïsme, expliquant que « l’histoire de mes grands parents, d’origine lituanienne et lettone, n’était pour ainsi dire jamais évoquée dans le cercle familial. Mes deux frères et moi n’en connaissions que très peu de choses, sans que le sujet fût tabou pour autant. Néanmoins, et bien que ne croyant pas en Dieu, j’ai été élevé dans la grande tradition juive avec, entre autres valeurs, un sens de la justice exacerbé. » Cette exigence de justice et ce regard sans concessions transparaît dans toutes ses photos, où dominent les clichés en noir et blanc, David Goldblatt trouvant la couleur « trop douce pour représenter la réalité du quotidien durant l’apartheid ». Une réalité insupportable, dont il sera l’inlassable témoin, avant de photographier, jusqu’aux derniers moments de sa vie, l’évolution d’une démocratie minée par la corruption.

 

Shopping sur la 14th Street, Johannesburg, juin 1972. Collection Jewish Museum NY

 

En 2011, au micro de RFI, David Goldblatt parlait de sa vision et de son travail : « Je voulais explorer la société dans laquelle je vivais, voir à quoi elle ressemblait. Je vais citer un grand photographe du nom de Garry Winogrand. On prend des photos pour voir à quoi ressemble le monde en photos. Si je devais me définir, je ne suis certainement pas un journaliste. Si j’avais été journaliste, j’aurais été viré tout de suite. Pourquoi ? Mais parce que je suis si mauvais. J’oublie des choses, je suis incapable de prendre des notes correctement. Donc, je ne suis pas un journaliste. Je ne suis pas un sociologue. Je ne suis pas un criminologue. Je ne suis pas un psychiatre. Je suis juste un observateur, un observateur critique de la société dans laquelle je vis. »

 

Mrs. Miriam Diale dans sa chambre à coucher, 5357 Orlando East, Soweto. 1972

 

David Goldblatt ne se sentait pas « porteur d’un message », il souhaitait avant tout laisser à ceux qui regardent ses photos, d’une grande rigueur formelle, le soin de se faire leur propre opinion, ne voulant pas « prendre le public par la main ». Presque malgré lui, ses images sont devenues universelles, et pour le monde entier symboliques de l’oppression et des violences exercées par le régime de l’apartheid.

 

Alain Granat

 

© photos : David Goldblatt, photo de une : 21h00, voyage de retour : car Marabastad-Waterval. Pour la plupart des passagers, le cycle recommencera demain entre 2 et 3 heures du matin. 1984. » Courtesy David Goldblatt et Goodman Gallery Johannesburg et Cape Town.

© photo : portrait couleur de David Goldblatt par Mikhael Subotzky

Article publié le 26 juin 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

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