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David Grossman est «tombé hors du temps»

  • BY Jonathan Aleksandrowicz
  • LE 12/02/2018
Tombé hors du temps David Grossman JewPop

 

 

«Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui.» (Citation attribuée à Sacha Guitry)

 

Le monde s’écroule, sans cesse, mais n’achève jamais de s’effondrer ; et ses fichus décombres, avant que d’avoir touché sol, sont déjà les semailles qui fertilisent sa prochaine hécatombe. C’est ainsi. L’empreinte du jour déclinant, au soir, devient cicatrice, puis esquisse des lendemains souriants. C’est qu’on ne finit plus de s’éteindre et de renaître en chaque instant, de laisser derrière soi, comme une peau de serpent morte après la mue, les reliefs de nos recommencements. Si le sourire, dit-on, est la plus belle des blessures, alors les blessures portent-elles les plus beaux sourires ?

 

David Grossmann, unanimement salué pour son roman «Une femme fuyant l’annonce» (prix Médicis étranger, entre autres récompenses), poursuit son deuil d’écrivain, celui d’un scribe dont la fièvre grave son œuvre sur la tombe de son fils tombé au combat. «Tombé hors du Temps» (éditions du Seuil) raconte l’étrange histoire d’un homme qui se lève de table pour retrouver « là-bas » son fils mort.

 

Quel est ce «là-bas» ? Le lieu de la mort du fils ? Le lieu de son repos éternel ? Le lieu de sa douleur de père ? «En toute vitesse ils ont tressé / Un filet serré, l’heure / Et la minute, l’endroit exact, / Et le filet avait un trou, tu / Comprends ? Dans le filet / Serré il y avait /  Vraisemblablement un trou / Et notre fils / Est tombé / Dans un gouffre – /»

 

Et en quelques lignes, le lecteur sait que l’expérience sera inhabituelle. Car «Tombé hors du Temps» se veut un récit pour voix, c’est-à-dire un texte qui trouve toute son ampleur dans l’oralité, presque une pièce de théâtre. Avec une économie de moyens presque absolue, un rapport direct aux mots, une intimité, pudique, offerte avec simplicité, David Grossmann déroule une bobine dont on ne sait plus qui en tient le fil. Mais, certainement, ce fil ne se lâchera plus jusqu’à la dernière ligne, tout comme cet enfant mort auquel nul ne sait renoncer.

 

C’est que chaque personnage pleure ou une perte connue ou hurle un manque caché, mais toujours un enfant mort. Qu’ils soient couples, chroniqueur de village, duc, centaure-écrivain, cordonnier, sage-femme, tous parlent et marchent, hébétés, désorientés ; comme si, après le temps dont il s’est abstrait, le texte faisait également fi de l’espace. Grossmann dit-il que la mort de nos petits nous arrache, plus que leurs corps à embrasser, aux concepts préalables sur lesquels repose l’univers ? La mort d’un enfant assassine-t-elle nos trajectoires, dit-elle pour jamais l’incapacité à se situer, enfin, abolit-elle le passé, tout comme l’utérus de la femme s’est fermé à la vie, puisque la vie qu’il savait porter est désormais donnée pour morte ?

 

«Non soufflait / Sombre et froid / Des murs / Et ficelait mon corps / Fermait et scellait / Mon utérus : J’ai pensé / On mure / La maison / Qui était / Jadis / Moi.»

 

Au-delà des fulgurances du texte, dont le dépouillement même fait plus mal que la narration, ou, au contraire, en vient à la sublimer, il faut ajouter le génie formel de cette œuvre. David Grossmann multiplie les retours à la ligne, et, ce qui ne pourrait être que prose – et pose, posture –, se révèle aussi vers : poésie, toute en rupture de respiration, remémorant tour à tour un certain théâtre de Paul Claudel (sa pièce «L’échange», par exemple) ou la rythmique de celui de Bernard-Marie Koltès (particulièrement «Combat de nègre et de chiens»).

 

Le lecteur ignorant ces références ne souffrira pas de cette lacune très légère. Il n’aura qu’à lire le texte de David Grossmann à haute voix pour comprendre, en respectant les sauts à la ligne, les transformant en respirations, légères, et ce, même si la ligne ne consiste qu’en un mot unique.

 

Alors, qu’il ait confiance en l’auteur de cet article, il vivra l’expérience du déploiement total de «Tombé hors du Temps». Expérience charnelle, troublante, presque vertigineuse. Car, plus que le rythme du texte, c’est son sens qui en vient à changer. À la narration évidente, se superpose une couche, non concurrente, complémente, qui magnifie la modestie du projet.

 

Et si les 192 pages se lisent vite, elles méritent trois lectures.

 

La première demande de se contenter de lire cela comme prose, de coller à la narration, de la suivre docilement : émotion évidente tant le texte est riche.

 

La seconde exigera d’être vigilant et d’obéir aux multiples retours à la ligne : premier ébranlement, car, dans ce cas, poétiquement, le texte parle déjà à un ailleurs à nous-même.

 

La troisième lecture est la plus périlleuse. Elle implique de suivre à la fois le sens narratif et le sens poétique. C’est là que l’expérience commence, l’incarnation en nous-mêmes de cet ailleurs à nous-mêmes.

 

Qui s’y prêtera jusqu’à son terme découvrira que la littérature, plus que de divertir par de belles histoires, ou de nous étonner par de brillants exercices de style, touche, du bout du mot, le mystère de la douleur, et en fait, parfois, presque par hasard, l’inspiration consolatrice.

 

«Il ne put rien dire de plus. Il éclata brusquement en sanglots. La nuit était tombée. J’avais lâché mes outils. Je me moquais bien de mon marteau, de mon boulon, de la soif et de la mort. Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit prince à consoler ! Je le pris dans les bras. Je le berçai. […] Je ne savais pas trop quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment l’atteindre, où le rejoindre… C’est tellement mystérieux, le pays des larmes.»

(Antoine de Saint-Exupéry, le petit prince.)

 

Jonathan Aleksandrowicz.  

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