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Eli Avivi, président des hippies israéliens, tire sa dernière bouffée à 88 ans

Eli Avivi

 

Avec le décès d’Eli Avivi, c’est une certaine forme d’utopie israélienne qui disparaît, emblématique de l’ère Peace and Love. Le fondateur et président du micro-État d’Achzivland, un Ibiza israélien qui vit passer dans un lieu de rêve au nord d’Israël hippies, stars, et encore nombre de touristes aujourd’hui, est mort hier à l’âge de 88 ans. Portrait d’un doux rebelle qui fit pacifiquement sécession au sein de l’État d’Israël.

 

Carte Akhziv

 

Si vous longez la route côtière du nord d’Israël, proche du Sud-Liban, vous trouverez à quelques kilomètres de Nahariya une baie de rêve. Bienvenue à Achzivland, l’unique « pays » du Moyen-Orient qui n’a jamais pris part à un conflit dans la région. Un “pays” jamais reconnu par Israël, fondé par Eli Avivi, juif d’origine iranienne dont la famille émigra en Palestine en 1930.

 

Akhziv vue aérienne

 

À l’âge de 15 ans, en 1945, Eli Avivi s’engage au sein du Palyam, l’unité militaire de “marine juive clandestine”, et participe au passage en Palestine des immigrants refoulés par les forces mandataires britanniques. Il combattra comme officier de marine lors de la guerre d’indépendance d’Israël en 1948, et c’est en 1952, lors d’un voyage qu’il effectue dans le nord du pays pour rendre visite à sa sœur, qu’il tombe amoureux d’un village arabe de pêcheurs abandonné par ses habitants après la guerre, al-Zib (Akhziv en hébreu). Le lieu est en ruine, Eli s’y construit une – superbe – maison, et vend le produit de sa pêche au kibboutz le plus proche.

 

Maison Eli Avivi

 

Au début des années 60, Il rencontre celle qui l’accompagnera dans l’aventure d’Achzivland, Rina, qu’il épouse. Le couple sera à l’origine du mouvement hippie en Israël, organisant l’équivalent du premier Woodstock local en 1972, qui réunira plus de 10 000 personnes et provoquera des embouteillages monstres dans la région ! Tandis que la plage qui borde Achziv deviendra le premier spot nudiste du pays, bientôt suivi par celles des villages bédouins de Dahab et Nuweiba dans le Sinaï, qui seront plus tard rendus à l’Égypte. Alors qu’il tourne dans le film Exodus d’Otto Preminger, Paul Newman fera de nombreux séjours à Achzivland, tout comme Sophia Loren, qui apprit à Rina l’art de cuisiner les spaghetti !

 

Sophia Loren Akhzivland

Sophia Loren à Achzivland

 

“J’aime Israël, j’ai combattu pour le pays, mais j’étais opposé à la politique du gouvernement” expliquait Eli Avivi au guide Lonely Planet en 2009. “Alors je me suis fait mon propre passeport et ai déclaré l’indépendance d’Achzivland, tout comme Israël le fit avant moi.” L’histoire d’Achzivland fut mouvementée, malgré ses airs d’oasis de tranquillité… Eli s’adonne à la pêche et aux fouilles d’objets antiques, tout en se passionnant pour la photo de modèles plus ou moins dénudés (des milliers de clichés seraient stockés dans un entrepôt d’Achzivland !), à l’image de la rubrique Charme de Jewpop. Mais cette existence idyllique ne va pas durer. L’armée israélienne souhaite récupérer le terrain pour y installer une base militaire. C’est alors que les ennuis d’Eli avec les autorités commencent. Il possède un bail pour sa maison et un bâtiment attenant, et écrit à David Ben-Gourion, alors Premier ministre, qui le soutient dans sa démarche. Selon son épouse Rina, l’armée lui accorde le droit de rester à Akhziv à la condition qu’il devienne agent du Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien. Ce qu’il accepta, selon elle. Eli avait gagné le premier round, mais ce n’était que le début du match…

 

Rina Avivi à cheval Akhziv

Rina Avivi à Akhziv

 

En 1963, le gouvernement veut faire de la zone d’Akhziv un parc national et envoie des bulldozers pour détruire ce qui reste du village abandonné, ainsi que les deux bâtiments construits par Eli, afin de remplacer le tout par du… gazon.  Ce dernier considère cette décision comme un acte de vandalisme, tente de s’opposer à la destruction en prenant des photos juché sur un mur tandis qu’un bulldozer le renverse, lui causant plusieurs fractures. Le projet de parc national est momentanément abandonné, mais le coup fatal survient en 1971, quand les autorités érigent une clôture lui interdisant tout accès à la plage qui borde sa maison, et qui attire alors un grand nombre de ses visiteurs adeptes de la bronzette à poil et de la fumette.

 

Docu Akhzivland

 

Le couple décide alors de déchirer ses passeports israéliens et déclare l’indépendance d’Akhziv, ce qui les mènent tout droit en prison, puis devant un tribunal. Selon Rina, le juge les poursuivait pour « création d’un pays sans autorisation » (!) mais finalement le couple est condamné à une amende symbolique d’une livre israélienne tandis que le juge ordonne leur libération. L’affaire attire les médias et Eli saisit l’opportunité, se présentant comme « président » d’Achzivland, convoquant une conférence de presse et organisant un sit-in de « peaceniks » pour stopper le projet de parc national à Akhziv et la destruction du « parlement d’Akhziv », sa maison ! Ce qui n’empêchera pas le Club Med de s’installer à proximité…

 

Eli et Rina Avivi

Eli et Rina Avivi dans les années 80

 

Mais ce n’était pas la première fois qu’Eli et Rina faisaient les gros titres de la presse israélienne. Quelques mois plus tôt, dans la nuit du 1er janvier 1971, six terroristes palestiniens venus en canot pneumatique du Liban (la distance n’est que de 5 kilomètres par la mer) accostent sur la plage d’Akhziv, trompant un garde-côtier en expliquant qu’ils sont pêcheurs et viennent rendre visite à Eli. L’un deux pénètre arme au poing dans la maison et tombe sur Rina, qui toute baba cool qu’elle est, a le doigt sur la gâchette de son pistolet à son entrée. L’homme est stupéfait et lâche son arme ainsi qu’un sac bourré de grenades. « Il s’attendait à tomber sur Eli et a eu un choc quand il a vu à sa place une belle blonde lui pointer un flingue sous le nez ! » raconte-t-elle non sans humour tarantinesque.

 

Eli Avivi Fatah Jewpop

Eli Avivi sur le canot des terroristes du Fatah

 

Quelques minutes plus tard, l’armée débarque sur les lieux et boucle toutes les routes avoisinantes, capturant les autres membres du commando, qui appartiennent au Fatah et projetaient de kidnapper Avivi vers le Liban. Rina ajoute en riant que les gens du coin virent débarquer « des centaines de soldats, mais comme l’armée avait imposé un silence total sur l’opération du côté des médias, ils pensaient qu’Israël avait déclaré la guerre à Achzivland ! ». La réputation d’Eli Avivi fut définitivement assurée avec la une d’un tabloïd israélien qui titra « Des terroristes palestiniens ont tenté de kidnapper le principal photographe de nu israélien ! ».

 

Passeport Achzivland

 

L’incident contribua à renforcer la légende d’Eli Avivi, roi des hippies israéliens et président d’un micro-État au drapeau floqué d’une sirène, doté d’un hymne national fait de son des vagues, et aussi d’un… passeport ! Les heureux visiteurs du pays auront même droit au tampon d’Achzivland sur le leur !

 

Tampon Archivzland

 

Au fil des années, Eli a fait de son « pays » un lieu incontournable pour la génération Peace & Love et ses héritiers, exigeant de ses visiteurs qu’ils entretiennent le lieu avec des tâches ménagères, tout en constituant un impressionnant « musée national d’antiquités » avec les objets trouvés lors des ses fouilles autour du village. Légalement, ces antiquités appartiennent aux autorités israéliennes, et même si elles ne reconnaissent pas officiellement le « musée national » d’Achzivland, selon Rina, le département archéologique d’Israël est le seul « organisme israélien avec lequel nous n’avons aucun problème » explique-t-elle.

 

Antiquités Archivzland

 

Aujourd’hui, Akhziv a finalement été plus ou moins « absorbé » par le parc national environnant, le « micro-État » est interdit d’organiser des événements, mais reste un lieu unique dans le pays, qui est même référencé dans le guide « Petit fûté » !  Eli Avivi insistait sur le fait qu’il n’avait jamais été anti-israélien : « J’aime le pays, pas son gouvernement, parce qu’il n’a jamais compris pourquoi j’étais venu ici » déclarait-il. Pour preuve de son patriotisme, lorsqu’Israël lança son offensive contre le Fatah au Sud-Liban, le président déclara « ouvrir son espace aérien à l’aviation israélienne » !

 

Après des années de confrontation, Israël et Achzivland ont trouvé un modus vivendi. Le micro-État paie au gouvernement l’accès à sa plage, tandis que sur la route principale, un panneau touristique officiel mène à « Eli Avivi » (Israël n’a pas été jusqu’à mentionner « Achzivland » sur ce panneau, ce qui constituerait une forme de reconnaissance implicite).

 

Panneau Eli Avivi

 

Eli Avivi n’avait pas organisé sa succession. « Quand je partirai, ce sera Rina qui décidera » disait-il. Nul doute que son épouse perpétuera encore pour quelques années la mémoire de celui qu’elle décrivait comme « le meilleur président qui soit », ajoutant que « Achzivland n’est pas à vendre. La vie ici n’est pas à vendre. Tous ceux qui viennent là se sentent au paradis, et le paradis n’a pas de prix ».

 

Alain Granat, adapté de l’anglais d’après The Daily Beast, The New York Jewish Week et BBC News

 

© photos et visuels : BBC News / DR

Article publié le 16 mai 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

 

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