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Éliette Abécassis : « Le maître du Talmud, c’est mon père ! »

Eliette Abecassis Jewpop

 

La philosophe et romancière Éliette Abécassis signe un nouveau thriller historico-sacré époustouflant qui, sur fond d’accusation de crime rituel au Moyen-Âge, donne à comprendre la richesse et la complexité des sources du judaïsme.

 

Sandrine Swarc : Votre roman s’appelle Le Maître du Talmud et il est dédié à votre père, le philosophe et talmudiste Armand Abécassis. Vous en êtes-vous inspiré pour caractériser un des personnages principaux, le grand rabbin Yéhiel de Paris alias Sire Vives de Meaux, dans sa vision d’un judaïsme à la fois fidèle à nos Prophètes et en même temps éclairé ?

 

Éliette Abécassis : En effet, ce personnage n’est pas le fruit de mon imagination. Il s’agit bien de mon père, dans sa façon d’enseigner, avec passion, et d’éclairer le Talmud par la philosophie et les sciences humaines. Mon père est unique dans sa façon d’enseigner : avec lui, les passages les plus difficiles du Talmud deviennent clairs et chacun a l’impression qu’il parle de lui. Il est le maître de l’interprétation. Depuis que je suis petite, j’assiste à ses cours et je dois dire qu’il est vraiment prodigieux. Dans ce livre, j’ai voulu lui rendre hommage. Le maître du Talmud, c’est lui !

 

Le maitre du Talmud Eliette Abecassis Jewpop

 

“Aujourd’hui, nous sommes bien plus rétrogrades qu’au Moyen-Âge, puisque dans notre pays certains interdisent aux femmes d’étudier le Talmud”

 

S.S. : Le héros de votre thriller est justement le Talmud, que vous faites vivre pour démontrer qu’il peut être le bien le plus précieux du judaïsme, comme son talon d’Achille. Pourquoi avoir choisi d’évoquer ce thème au cœur de votre roman ?

 

E.A. : Le Talmud est le livre le plus étonnant de la tradition juive. C’est un projet fou, inouï, écrit par des centaines de penseurs, sur un millier d’années, un livre subversif qui aborde tous les sujets, depuis les plus intimes de la vie quotidienne jusqu’aux questions de politique et de droit, de morale et de métaphysique, d’une façon originale puisque contradictoire. Il nous apprend à penser, puisqu’il n’y a pas de véritable pensée sans contradiction. En cela, il est révolutionnaire. C’est le livre à brûler pour ceux qui pensent que la vérité existe, et qu’elle est unique

 

S.S. : Vous rappelez le rôle que les femmes ont joué dans le Talmud qui résonne avec celui, d’importance, que vous prêtez à Myriam, l’épouse de Sire Vives. Quel message souhaitez-vous faire passer ?

 

E.A. : Que les femmes aussi peuvent étudier et enseigner le Talmud, comme le fait par exemple aujourd’hui, le professeur Liliane Vana. Et contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, ce n’est pas réservé aux hommes, puisque Rachi lui-même l’enseignait à ses filles. Aujourd’hui, sur ce sujet, nous sommes bien plus rétrogrades qu’au Moyen-Âge, puisque dans notre pays certains interdisent aux femmes de venir étudier le Talmud.

Eliette Abecassis Jewpop

 

“Les Juifs ne sont pas plus intelligents que les autres, mais le Talmud rend plus intelligent”

 

S.S. : Finalement, le secret du Talmud n’est-il pas ce sens ultime « au-delà du verset », un cheminement qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses ?

 

E.A. : Je crois que le Talmud a une pensée très puissante et très moderne et même post-moderne, qui consiste dans un questionnement non seulement sur le fond, mais sur le sens des mots, par une méthode qui lui est propre, une sorte d’enquête sémantique. Par là, il apporte des vraies réponses qui permettent d’atteindre une certaine vérité, qui n’a rien à voir avec le dogme mais qui est bien plus profonde parce que multiple. Les Juifs ne sont pas plus intelligents que les autres, mais le Talmud rend plus intelligent.

 

S.S. : Vous faites dire à Sire Vives, s’adressant à son disciple, que tout est entre les mains des hommes, pas entre celles de Dieu. Je vous cite : « Vois-tu, Eliezer, personne ne peut parler de Dieu. Quand tu dis : Dieu est juste ou bon, que dis-tu ? Que Dieu veut que nous soyons bons et justes. Penses-tu connaître la bonté et la justice de Dieu telle qu’Il les ressent Lui-même ? » Pensez-vous que cette idée est facilement audible de nos jours parmi les croyants de toutes les religions ?

 

E.A. : Non je ne crois pas. Nous sommes dans un retour du religieux sous sa forme la plus extrême et la plus simpliste, qui consiste à croire ou plutôt à faire croire que Dieu dicte des choses. Or ce que nous dit le Talmud, c’est que tout est une question d’interprétation (humaine) de la parole divine. Et que cette interprétation est nécessaire, pour échapper au fanatisme.

 

S.S. : Quand on voit votre érudition sur les choses juives, votre manière de les formuler et votre vision d’ouverture, on ne peut que se demander si vous n’avez jamais été tentée par devenir rabbin ?

 

E.A. : Non, jamais. J’aime bien toutes les tendances du judaïsme et j’aime tous les juifs, du plus orthodoxe au plus irréligieux. Mais pour ma part, je suis attachée au judaïsme orthodoxe, ou à ce que l’on appelle « modern orthodox » aux États-Unis. Une façon de respecter la tradition tout en participant à la vie moderne et en restant fidèle à la Halakha*.

Saint Louis rend la justice

 

“Saint Louis est un grand communicant  : il a laissé l’image d’un roi qui donne la justice sous son chêne alors qu’il faisait brûler les Cathares, le Talmud et qu’il pourchassait les Juifs”

 

S.S. : Pour revenir à l’intrigue, elle se déroule à Paris au temps du règne de Louis IX, dit Saint Louis, dont vous relevez l’ambiguïté face aux Juifs du royaume de France. Votre description colle-t-elle avec la réalité historique ?

 

E.A. : J’ai fait un travail de documentation historique afin d’être au plus près de la réalité historique, mais le livre reste l’interprétation d’une interprétation. Louis IX est un grand communicant : il a laissé l’image d’un roi qui donne la justice sous son chêne, alors qu’il faisait brûler les Cathares dans le Sud et le Talmud à Paris, et qu’il pourchassait les juifs.

 

S.S. : Le dénouement est étonnant — on ne le révélera pas pour préserver l’intrigue — mais on peut dire qu’il pointe les contradictions humaines. N’est-ce pas finalement cela que démontrent les multiples interprétations possibles du Talmud ?

 

E.A. : En effet, c’est un dénouement talmudique, qui montre que ce que l’on cherche peut-être aussi à travers l’étude du Talmud, c’est aussi la découverte et la compréhension de soi-même.

 

S.S. : À la lecture de votre thriller, on se dit qu’il est un instrument parmi les plus pertinents pour décrypter les débats qui secouent la société actuelle, et notamment celui du fanatisme religieux. Comment percevez-vous le rôle de la littérature et le vôtre dans ce cadre, celui d’une romancière sonneuse d’alerte ?

E.A. : Je pense qu’au moment où les religions sont discréditées par leur extrémisme, et où les gens ont perdus, sans repères et sans valeurs, sans doute les écrivains, les penseurs, les philosophes peuvent-ils être les guides pour nos sociétés sans âme, dominées par l’hyper-capitalisme et la technologie. Nous avons besoin de chemins, de directions, et nous devons pour cela en revenir au texte, à travers leurs médiateurs, à travers les Maîtres.

 

Propos recueillis par Sandrine Szwarc pour Jewpop

 

*La Halakha regroupe l’ensemble des prescriptions, coutumes et traditions collectivement dénommées « Loi juive ».

 

Commander Le Maître du Talmud, d’Éliette Abécassis (Albin Michel, 360 pages, 22 euros) sur le site lalibrairie.com

Photos © : Gérard Harten / DR

Article publié le 4 avril 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

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