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« Et tu n’es pas revenu », de Marceline Loridan-Ivens

 

Nous avons vu et entendu Marceline Loridan-Ivens partout, à la télévision, à la radio, sur Internet, depuis la parution de son petit livre intitulé Et tu n’es pas revenu. Elle y a raconté, avec conviction, l’essentiel du contenu de ce qu’elle y a mis. À l’émission La Grande Librairie, devant un François Busnel médusé et rendu quasi-muet d’émotion, elle a égrené, sans jamais ciller, les souvenirs essentiels qui parsèment ce récit. Sur France Inter, elle a reconnu – et cela vous coupe tout autant le souffle – avoir  contribué à compléter le stock de petites cuillères que Simone Veil, son amie de déportation, a dérobées afin de plus jamais avoir à laper la soupe… De tels détails vous marquent l’âme au fer rouge, comme le font toujours les témoignages des déportés qui ont survécu.

 

Mais il y a loin des récits que l’on raconte à voix haute à l’écriture de ce livre. En effet, ce qui frappe dès les premières pages (dont je pensais naïvement connaître la teneur) c’est l’existence de cette métamorphose essentielle qui se produit lorsque des mots sont couchés avec soin sur une suite de pages – pour être ensuite lus en silence. Ce phénomène, lorsqu’il est aussi accompli que dans ce livre écrit par Marceline Loridan-Ivens – avec la complicité discrète de Judith Perrignon – transfigure les simples faits, et les transforme en une véritable œuvre littéraire qui ne vous quitte plus.
L’écriture de ce texte est mesurée, en dépit de la brutalité des faits rapportés. Son souffle est à la fois court et ample, comme peut l’être le fragment d’un poème de François Villon.

 

Sa construction est aussi soignée que doit l’être le montage d’un film documentaire. Cette dernière référence est délibérée, bien entendu, car Marceline Loridan-Ivens a réalisé ou écrit le scénario de nombreux documentaires. Encore très jeune, elle fut une des premières à témoigner de sa déportation, dans un film d’Anatole Dauman, réalisé en 1961 par Jean Rouch et Edgar Morin : Chronique d’un été, dont une image illustre d’ailleurs le bandeau de ce livre. On l’y entendait, quelle surprise, fredonner la musique de la Ballade des Dames du temps jadis… Mais elle y tendait également le micro à des anonymes à qui elle devait poser la question, ironique dans sa bouche : Êtes-vous heureux ? … En 2003, elle retourna à Birkenau, et nous offrit La petite prairie aux bouleaux, dans laquelle elle fit jouer son propre rôle à la touchante Anouk Aimée.

 

Et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui cette lettre écrite au père qui n’est pas revenu se trouve en résonance avec celle, perdue à jamais, qu’il lui avait fait parvenir dans le camp : un court message dont les mots, effacés de sa mémoire de fille, ont finalement dû être remplacés par d’autres, les siens propres. « Tes mots ont glissé, s’en sont allés, même si j’ai dû les lire plusieurs fois. Ils me parlaient d’un monde qui n’était plus le mien. J’avais perdu tout repère. Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre. » (p. 29). Une fois encore il me semble que ce n’est pas le fait du hasard, mais un choix littéraire réfléchi, si les allers retours chronologiques qui ponctuent ce récit ont lieu entre le moment de son arrestation (et les jours qui ont précédé cet événement capital) et celui où elle a retrouvé… la liberté ? Un point d’interrogation est nécessaire ici, car ce que saisit bien le lecteur – même le plus innocent –, c’est que jamais la survivante, si pétillante soit-elle, ne sera libérée de cet interminable temps de torture physique et morale.

 

L’essentiel du récit s’inscrit donc entre des parenthèses temporelles, qui entraînent le lecteur tantôt au fond du gouffre réel que fut le camp de Birkenau, tantôt au tréfonds de l’âme de celle qui a dû ensuite tenter de se reconstruire, bien que se sentant « incapable de vivre ». Dans cet après-guerre désireux de gommer le passé, même ceux qui n’avaient pas été déportés ont survécu (plutôt mal que bien) dans la souffrance : celle de la perte du père. Marceline Loridan-Ivens témoigne sans complaisance du sort effrayant d’une famille détruite, y compris par la survivance : « Elle est morte des camps sans jamais y être allée. Morte de n’avoir pu te parler, t’expliquer, te retrouver. » (p. 76) … « Ils sont morts de ta disparition » (p. 78)

 

Les conséquences sur Marceline elle-même telles qu’elles sont ici décrites sont glaçantes. Notamment pour tout ce qui relève du rapport au corps physique, qui n’est pas sans rappeler une certaine scène du film récent À la vie, de Jean-Jacques Zilbermann. On comprend son refus de donner la vie, au contraire de certaines survivantes qui ont voulu repeupler la terre pour se venger d’Hitler. Au regard de ce récit, il apparaît que Marceline est, d’une certaine façon, demeurée la petite jeune fille à peine formée qui a été violée psychiquement par la perte d’un père qu’elle adorait. Elle n’a pas grandi, elle n’a pas voulu grossir, à peine a-t-elle changé. S’il revenait, ce père, c’est sûr, il la pourrait la reconnaître…

 

La dernière partie du livre évoque les combats politiques qu’elle a menés aux côtés de son second mari, Joris Ivens. Leur logique est évidente : qui a souffert de l’injustice la combattra sur tous les fronts, inexorablement.

 

À présent, la vieille dame digne qu’elle est devenue nous confie avec sincérité ce que lui a apporté, malgré tout, le temps de la maturation. «Le monde extérieur», nous dit-elle, «est une mosaïque de communautés et de religions poussées à l’extrême. Et plus il s’échauffe, plus l’obscurantisme avance, plus il est question de nous, les juifs. » Et, nouvel écho à l’oubli primitif, il y a ceci : « Jour après jour, je perds mes convictions, mes nuances, une part de mes souvenirs, je finis par douter de mes engagements passés, je vois des policiers devant des synagogues mais je ne veux pas être quelqu’un qu’on protège ! » (pp. 104-106-107)

 

Sans être allés aussi loin dans leurs engagements politiques, nombre de ceux qui, nés après la guerre, ont embrassé avec idéalisme les mêmes causes humanistes en arrivent aujourd’hui à un constat identique au sien. « Cela » n’a jamais cessé, et « cela » menace à nouveau les Juifs. Quelle désillusion !

 

Sur un mode plus léger, mais tout aussi efficace, nous avons pu lire ici même une chronique décapante à ce propos. Malgré leurs différences d’âge, de parcours et de ton, ces deux observatrices sous-entendent la même question : avons-nous eu raison ? Et celle de Marceline est plus grave encore : ai-je bien fait de revenir des camps ? (Sous-entendu : d’avoir lutté pour ne pas y mourir ?)

 

En conclusion, et en trois lignes parfaites de rigueur, cette battante nous donne sa réponse qui est à elle toute seule une belle leçon d’humanité. Pour la connaître, c’est simple. Il suffit de lire ce livre.

 

Cathie Fidler

Cathie Fidler est écrivain, auteur de Histoires floues, La Retricoteuse… et vient de publier Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

Retrouvez toutes les chroniques de Cathie Fidler sur Jewpop

© photo : Grasset

 

Article publié le 3 mars 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop

 

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