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Fauda : bordel dans les territoires

 

Taoufik est beau comme un dieu. Taoufik aime l’odeur de sa femme chérie qui l’emmerde parfois,  et le rire de ses deux jeunes enfants. Taoufik raffole de chocolat américain. Taoufik est Abu Ahmad, « La panthère », cerveau des attentats suicides ayant coûté la vie à 116 israéliens. Il est censé être mort depuis un an et demi, assassiné par un commando israélien. Mais Abu Ahmad en a réchappé vivant. Fauda, qui veut dire en arabe « chaos » mais aussi « bordel, cul-de-sac », raconte l’histoire de sa traque par une équipe de mistaravim, ces Israéliens membres du renseignement intérieur, le Shabak, qui s’infiltrent dans les territoires palestiniens, parlent arabe, ressemblent à des Arabes, s’habillent comme des Arabes, afin de récolter des informations sur d’éventuels attentats et enlever des suspects.

 

Le cadre est posé : dans Fauda, on n’aura pas de terroriste arabe mono-expressif à la mine patibulaire, qui ne sait dire qu’ « Allah’ou Aqbar » en vociférant. On n’aura pas de super héros sioniste tout lisse mais incassable. Pour cause, Fauda n’est pas une série américaine. Ce n’est pas non plus une série française, raison pour laquelle on n’aura pas de gentil résistant palestinien et de vilain soldat sioniste cruel. C’est une série israélienne, tournée majoritairement en arabe qui plus est. On le sait, les séries israéliennes aiment la nuance du réel, aiment raconter son côté cru. La violence mais aussi les larmes, la compassion parfois, l’absurde, l’admiration secrète qui peut régner entre ennemis, la corruption et les doubles jeu du Fatah, les egos blessés et la lourdeur de l’appareil du parti du Hamas, l’hypocrisie du ministre des affaires étrangères israélien qui envoie l’unité faire son sale boulot. Fauda va encore plus loin, en réussissant sans angélisme à montrer le conflit par ceux qui le font au quotidien.

 

 

Il est d’ailleurs symptomatique que la série commence lorsque le frère d’Abu Ahmad est tué, le jour même de son mariage, lors d’une opération, qui tourne à la fauda, censée éliminer pour de bon le terroriste dont Israël sait qu’il sera présent. Israël est là pour venger ses morts et surtout en empêcher d’autres. Abu Ahmad vengera les siens, en cherchant au passage à embraser le Proche-Orient et sonner le glas de l’État juif. Quant à savoir qui a commencé, la série répond par un jeu narratif dans une sorte de jeu de la poule et de l’œuf : qui a commencé ? Personne et tout le monde, ça dépend de qui raconte. Il ne s’agit pas pour autant d’excuser le terrorisme ou de le noyer dans un idéalisme kitsch, simplement de dire quelque chose d’à la fois simple et inaudible pour beaucoup : le même terroriste qui tuera des centaines de femmes et d’enfants sans ciller, en pensant faire avancer la cause palestinienne tout en éliminant quelques centaines de « chiens de juifs », peut pleurer de chaudes larmes pour la mort d’un proche, sans vivre une seconde cette dissonance cognitive qui nous saute aux yeux.

 

 

Créée par les mêmes qui ont fait  “Hatufim” et son adaptation américaine “Homeland”, co-scénarisée par Avi Issaharrof et l’acteur principal, Lior Raz, lui-même vétéran d’une unité de mistaravim, “Fauda” a réussi ce que des années de négociations de paix et de médiations internationales n’ont pas réussi à faire : rendre les israéliens et les palestiniens unanimes. Mahmoud Abbas serait addict à la série, le Hamas lui a consacré plusieurs articles élogieux et les israéliens, malgré  la langue principale de la série et les tabous sociétaux qu’elle brise, ont répondu présents. Il a été raconté à l’envi les circonstances terribles du tournage, en pleine opération « Bordure Protectrice » et alors que l’armée israélienne a tenté pour la énième fois d’éliminer le cerveau du Hamas Mohamed Deif, qui a succédé à un autre multi-miraculé, Yahya Ayache, « l’Ingénieur » ; ingénieur qui avait lui-même fini par mourir grâce à une micro-charge explosive dans son téléphone. L’armée israélienne vient à peine de reconnaître que Mohamed Deif est bel et bien vivant, dans un calque ironique où la réalité plagie l’art.

 

Ce qui a été moins dit au sujet de la série, c’est qu’elle constitue un véritable laboratoire d’éthique appliquée. (Parenthèse philo) Prenons le cas des renseignements israéliens qui exercent des pressions auprès de Palestiniens afin d’en faire des informateurs. Dans la série, le capitaine Ayoub propose un traitement du rein à l’hôpital Hadassa En Kerem pour la fille d’un membre historique du Hamas, en échange d’informations sur un attentat qui se prépare. On sait que ce type de pressions est courant. Les vétérans de l’unité 8200 ont raconté qu’il s’agissait parfois d’exploiter l’homosexualité d’untel, ou encore ses arnaques financières, pour le faire plier, parler, et informer. Dire que c’est immoral ou intrusif ne fait pas avancer le schmilblick. Là aussi, il faut saisir qu’il s’agit de l’affrontement de deux théories morales.

 

 

La première, « déontologique », est une morale du devoir, de principes, qui interdit par exemple d’utiliser les humains comme objets ou moyens en vue d’une fin, qui réprouve absolument certains comportements. Selon cette morale, dont la morale kantienne est un exemple, il ne faut jamais et sous aucun prétexte agir mal. C’est la morale de ceux qui s’indignent devant de telles pratiques israéliennes. Son crédo pourrait être « je préfère subir l’injustice que la commettre ». Notons au passage que les mêmes qui auront ce type d’exigences déontologistes envers les israéliens, ne les appliqueront pas aux Palestiniens, dans un double standard des plus malsains.

 

La seconde, dite « morale conséquentialiste » est plus pragmatique. Elle affirme que la valeur morale des actions n’est pas principielle ou théorique, mais s’évalue à l’aune des conséquences des actes. L’utilitarisme en est une version. Son crédo pourrait être « la fin justifie les moyens ». S’il s’agit d’éviter un attentat au gaz sarin, tous les coups sont permis.

 

La première dit à la seconde : vous salissez des âmes humaines qui ne pourront plus dormir la nuit d’avoir commis de telles choses, vous faites souffrir des gens en mettant en concurrence leurs loyautés familiales et nationalistes. La seconde répond à la première ce que Benjamin Constant disait à Kant : « tu as les mains propres, mais c’est parce que tu n’as pas de mains ».

 

Ne tentez pas d’affirmer de façon catégorique que la vérité est d’un côté ou de l’autre de ces théories : toutes les recherches récentes en psychologie montrent que nous sommes tous plus ou moins conséquentialistes ou déontologistes selon les circonstances, que s’il s’agit d’appuyer sur un bouton pour rediriger un train fou qui se dirige sur un groupe d’enfants, même si un homme se trouve sur les rails, nous serons une majorité à le faire. Alors que s’il s’agit de jeter le même homme par-dessus le pont pour arrêter le train fou et ainsi sauver les enfants, nous serons une majorité à répugner de le faire, et alors même que la conséquence est la même (cet homme va mourir).

 

 

Beaucoup de réflexions pour une série où les mots les plus entendus sont « Kous Emek » (le con de ta mère)… Par-delà les questions qu’elle pose sans les poser, c’est-à-dire juste en mettant en situation, la série est surtout haletante, extrêmement bien scénarisée. Un véritable appel au binge watching. Quant aux précautions d’usage dans les fictions : « les faits sont fictifs, toute ressemblance avec la réalité serait le fruit du hasard », elles nous font sourire. Tout est peut être fictif. Mais rien n’est faux.

 

Noémie Benchimol

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Voir la bande-annonce de Fauda

Fauda « Next » Trailer from Israel Avitbul Director/Editor on Vimeo.

My Trailer Editing

 

© photos : DR

Article publié le 27 juillet 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop

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