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« Idiss » de Robert Badinter, ou la force de l’amour

Robert Badinter Idiss Jewpop

 

Avec une grande modestie, Robert Badinter annonce sur la 4ème de couverture de ce livre que celui-ci « ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. » Et pourtant, ce récit puissant s’avère, au fil des pages, être précisément cela. Et même davantage.

 

Depuis la publication en 1956 du roman de Roger Ikor « Les eaux mêlées », aucun ouvrage n’a abordé avec autant de clarté le destin individuel et collectif d’une famille juive du Yiddishland venue s’installer à Paris. Disons-le d’emblée, ce livre est à offrir à tous ceux qui connaissent mal ce pan de l’histoire juive, mais aussi (et surtout !) à ceux qui la connaissent par cœur.

 

Idiss Jewpop

 

Il ne s’agit pas là d’un roman, mais d’un récit

 

Celui de la vie d’Idiss, la grand-mère maternelle de l’auteur, qui, native d’un shtetl de Bessarabie, quitta cette région mal connue de l’Empire russe (aujourd’hui la Moldavie) pour rejoindre son mari, Shulim, à Paris. Dans ce contexte imbibé de yiddish, de russe, et d’antisémitisme, son petit-fils, Robert, nous dessine le portrait d’une jeune femme courageuse, déterminée, qui tient sa famille avec l’énergie du désespoir. Restée seule dans son village avec deux jeunes fils, son mari étant d’abord parti à l’armée (cette parenthèse, qui durait en général sept ans, n’était alors pas une partie de plaisir, et encore moins pour les Juifs) elle prend des risques invraisemblables pour éviter d’être à la charge de ses beaux-parents. Le lecteur frissonne d’effroi en l’imaginant contrebandière, contrainte de se livrer à un trafic de tabac en provenance de la Roumanie toute proche… D’entrée de jeu, la dame force l’admiration. La suite confirme ce sentiment. Son époux adoré, revenu de l’armée au bout de cinq ans, se révèle être un joueur invétéré dont les dettes ne peuvent être remboursées que par la vente de la maison familiale. C’est elle qui a alors l’idée d’un départ précipité vers un Paris de rêve, où leurs fils sont déjà établis. Elle se charge de tout, fait partir son mari, et entreprend ensuite à son tour le voyage vers la liberté, avec leur petite fille Chifra (plus tard renommée Charlotte), née entre-temps.

 

« Le moment était venu du grand départ, celui dont on ne revient que comme étranger à ces lieux qui furent familiers, à ces amis qui furent proches, à une vie qui fut la vôtre. Bref, partir sans esprit de retour, sauf comme un visiteur de son passé. »

 

Cette première partie est passionnante. Non seulement parce que Robert Badinter y retrace avec sa concision habituelle le contexte de la vie juive d’avant les deux guerres mondiales, mais aussi parce que – et sans peut-être même s’en rendre compte – il met en place des éléments qui permettent au lecteur de comprendre ce qui a forgé l’homme d’exception qu’il est devenu, et que tant d’entre nous admirent aussi fort : le rôle joué par les femmes dans l’ascension d’une famille, l’intégration à une nouvelle patrie, et l’éducation donnée aux enfants.

 

Robert Badinter Jewpop

 

« … selon la tradition juive, la vraie noblesse est celle du savoir. »

 

Le personnage d’Idiss est emblématique à cet égard. La description de son bonheur et de sa fierté face au premier diplôme français (le certificat d’études) obtenu par sa fille Charlotte, la mère de l’auteur, est édifiante. Et pour Charlotte « l’écoute d’Idiss était la plus belle des récompenses ». Illettrée elle-même, ne maîtrisant pas le français, Idiss admirera les résultats scolaires et professionnels de sa descendance. Inversement, son courage, sa noblesse d’âme, son humilité et son élégance marqueront sa famille, et en particulier le petit-fils dont elle s’occupait si souvent.

 

« La réussite de sa famille en France lui donnait un sentiment de fierté. Mais au fond d’elle-même subsistait le sentiment que ces bienfaits étaient fragiles et que l’antisémitisme n’avait pas disparu. »

 

La seconde partie, bien plus longue en réalité, couvre un passé plus proche de nous. Nous en connaissons les sombres méandres, mais ce qui rend ce récit captivant jusqu’au bout, c’est la manière dont l’auteur mêle son histoire personnelle à l’Histoire nationale. Vue à travers ses yeux d’adolescent, et relatée avec le recul de l’homme accompli qu’il est devenu, la tragédie semble encore plus cruelle. Pour autant, les rappels et notes historiques que Robert Badinter ajoute à ce récit familial le rendent plus instructif que nombre de livres d’Histoire. Il nous permet en outre de mieux appréhender le parcours personnel de l’auteur, et les raisons de ses magnifiques engagements ultérieurs. La France, son rayonnement, l’amour porté par ses parents à sa république et à sa langue l’ont imprégné depuis l’enfance. La dépossession de son père, sous Vichy, puis sa déportation vers Sobibor, l’ont très tôt rendu adulte et dépositaire d’une éthique à laquelle il restera fidèle. Quant à sa grand-mère, Idiss, morte de maladie à Paris en 1942, elle avait vu, impuissante, « cette boucle du malheur se refermer sur elle » …

 

« Et je regrette de ne pas lui avoir dit plus souvent combien je l’aimais. »

 

En refermant ce livre, on ne peut que souhaiter que ce « témoignage d’amour », rédigé par le plus jeune de ses petits-fils au bel âge de quatre-vingt-dix ans, et dédié à ses quatre petits-enfants, ait quelque peu atténué ce regret. Mais surtout, grâce à ce récit d’une enfance revisitée avec pudeur, les lecteurs devinent que l’amour indéfectible d’une grand-mère pour son petit-fils constitue en réalité la fondation essentielle à la construction d’un honnête homme. Quelle « yiddishe mame » en douterait ?

 

Cathie Fidler

Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et récemment d’un ouvrage consacré à son père le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia).

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

Commander Idiss, de Robert Badinter (Éditions Fayard) sur le site Librairies indépendantes (20€)

© photos :  Joël Saget, AFP / Fayard /DR

Article publié le 6 novembre 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 


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