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Je suis…

 

 

 

… Française-juive  /  juive-française. Les deux à la fois. Dans l’ordre que je veux. Ça dépend des jours, de l’actualité, de mon humeur, de l’urgence du moment.

 

… Française, profondément. J’aime ce pays, sa langue, ses mots, ses émissions culturelles à pas d’heure, où des intellectuels refont le monde quand la France qui se lève tôt dort. J’aime ce pays plein de paradoxes, loué par tous les guides touristiques pour sa gastronomie. Si seulement les chauffeurs de taxi et les serveurs des brasseries pouvaient être aussi tendres que le filet mignon… J’aime Paris et les parisiens, qui dès le premier rayon de soleil de mars se parquent en terrasse avec leurs doudounes et lunettes de soleil, nez levé parce que « ça fait du bien ce temps ».

 

… Juive, viscéralement, dans les tripes, ça vient du ventre, ça remonte dans la colonne vertébrale. C’est ma verticalité, comme ces bâtons que l’on colle à la tige pour que la plante pousse droit. Juive par le nom, juive par la mère. Juive dans les actes, le cœur. Juive dans les peurs, dans le rire, dans les larmes, dans le cœur, dans la tête, dans les colères, jusque dans les silences et les omissions.

 

… Une juive du dedans, qui vit au rythme du peuple juif, de ses joies, de ses douleurs. Je revois ma mère, les yeux pleins de larmes, allumer des bougies à l’annonce de la mort de soldats de Tsahal à 4000 kilomètres de là. À chaque attentat perpétré en Israël, je me jette sur la radio juive et peste contre Michael Zaken et Madame Laffranchie qui trustent l’antenne à 17H59 pendant des secondes qui me paraissent interminables. Une juive du dedans qui se souvient parfaitement de ce qu’elle faisait le 11 septembre, et où elle était le soir où elle apprit la mort d’Itzhak Rabin. Une juive qui ne peut pas s’empêcher de se demander ce que faisaient pendant la guerre tous les  octogénaires qu’elle croise dans la rue.

 

… Une juive du dehors. La diaspora coule dans mes veines et si, quand je rentre d’Israël, l’ivresse du sionisme s’y mêle, les effets se dissipent rapidement sous les assauts du quotidien. Une juive du dehors qui a autant d’amis juifs que non-juifs, qui trouvent parfois que ses coreligionnaires « poussent un peu ». Je suis une juive du dehors qui ne comprend pas pourquoi, dès que tu rentres dans le 19e arrondissement, toutes les femmes juives de plus de 60 ans te piquent ta place dans la file d’attente et t’appellent « ma fille »

 

… Une juive ni vraiment du dedans ni vraiment du dehors. Une juive qui va à la synagogue plus pour parler que pour prier, qui ne lit pas un mot d’hébreu mais vibre au son de Neila, qui ne mange pas de viande non casher mais qui ne crache pas sur un verre de vin taref. Une juive qui peut rire de blagues douteuses, pourvu qu’elles soient dites dans le ouaté « entre nous ». Une juive qui peut s’engueuler avec ses potes juifs pendant l’opération « Plomb durci », mais qui n’émettra jamais la moindre réserve sur Israël en présence de non-juifs. Les temps sont durs. La critique trustée par « ceux qui ne nous aiment pas ». Alors pourquoi en rajouter.

 

… Une juive qui peut aller retirer l’argent à la banque samedi pour payer son voyage à New York, direction le Rabbi Loubavitch. Dans la même discussion, je peux regarder avec respect et envie ces femmes très pratiquantes, qui enchaînent les enfants comme moi les achats compulsifs, et finir par trouver horripilante cette béatitude qu’elles portent sur leurs visages à coups de « Baroukh achem ». Je suis cette juive qui lève les yeux au Ciel quand j’entends qu’une vingtaine d’enfants meurent en rentrant de vacances en car, avec l’air du « j’espère que tu as une bonne excuse ». Et quand je vois Gilad Shalit saluer Bibi Netanyahou dès sa descente d’avion après plus de 6 ans de détention, je ne peux pas m’empêcher de me dire que Dieu existe et que quand il veut, il peut. Je suis cette juive qui s’agace de recevoir des textos de chaînes de berakhot du Rav Pinto que je dois envoyer à 9 personnes. Je suis cette juive qui imagine – à voix haute – que si elle gagne au loto, elle en donnera 20% à une yeshiva, comme ça Dieu me donnera peut-être un coup de pouce.

 

… Je suis ce que je suis, une  juive confuse mais jamais incertaine. Lundi, à l’annonce de la tuerie à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, je me suis assise par terre et j’ai pleuré. J’ai pleuré les victimes, leurs proches, le peuple juif. J’ai pleuré pour oublier tous ceux pour qui la vie n’a pas changé, ceux pour qui le quotidien a repris ses droits, ceux, plus anciens qui ont vu Drancy, Munich, Copernic, l’attentat de la rue des Rosiers et qui, désabusés, te regardent sans chercher à trouver les mots.

 

Lundi matin, Mohamed Merah a voulu tuer ce que nous sommes, c’est pour cela que nous resterons ce que nous sommes. Qu’on soit juif du dehors ou du dedans. Rien ne va changer mais tout est différent.

 

The SefWoman

 

Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© photo : DR (ndlr : ne figure pas sur la photo de une des victimes de Mohamed Merah le parachutiste Loïc Liber, tétraplégique depuis l’attentat de Montauban)

Article publié le 20 mars 2012. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

 

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