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Jews in Black 1 : Phil Chess, une histoire américaine pleine de blues, de juifs et de noirs

 

Phil Chess est décédé à l’âge de 95 ans, le 19 octobre 2016. Le lendemain de l’anniversaire de Chuck Berry, qui fêtait ses 90 ans. Les 2 hommes, l’un noir, l’autre juif, tous deux américains, ont contribué ensemble à créer la légende du Rock’n’Roll, en compagnie de Leonard Chess, frère aîné de Phil. Découvrez sur Jewpop le premier volet de notre série « Jews in Black », consacrée aux producteurs juifs qui ont bouleversé l’histoire de la musique pop.

 

 

 

 

Leonard Chess et son petit frère Phil, c’est la Yiddish Connection version music. Jeunes, les 2 frangins ont un petit air de Meyer Lansky et de Bugsy Siegel, quand ils vont négocier un prêt à la banque sanglés dans leurs costumes croisés en flanelle. Leonard s’est fait tout seul, comme la plupart de ces immigrants juifs venus de Russie ou de Pologne, mais il s’épaulera toujours sur son petit frère Phil. Leur histoire commence dans un shtetl de Pologne, dans les années 20. Leur père, charpentier, part le premier en Amérique, espérant gagner assez d’argent pour faire venir sa famille et fuir définitivement la misère et les persécutions antisémites. Leonard se prénomme encore Lejza et Phil Fiszel, quand ils débarquent aux USA en 1928, âgés de 11 et 7 ans, avec leur mère, frères et soeurs.

 

Dans une interview accordée au magazine Vanity Fair en 2008, Phil Chess expliquait que le goût prononcé que son frère et lui avaient pour le blues était tout naturel : « On est nés avec… » racontait-il, « Dans les années 20, quand tu étais juif en Pologne, tu avais forcément le blues, il était partout ! ». Leonard Chess était un businessman avisé, démarrant avec un commerce d’alcools dans le quartier noir de Chicago, devenant ensuite propriétaire d’un club, le Macomba Lounge, où se produisaient musiciens de blues et jazzmen dans les années 40, pour finir enfin patron d’une maison de disques. Et quelle maison de disques ! Chess Records, qui imposera Chicago comme capitale mondiale du blues, contribuera à l’éclosion du Rock’n’Roll et à l’émergence des Rolling Stones.

 

 

 

Leonard et Phil s’identifient immédiatement aux jeunes musiciens noirs de Chicago. Les Chess ont fui les persécutions qui s’abattent sur les juifs en Pologne, tout comme Muddy Waters (de son vrai nom McKinley Morganfield) a fui celles que subissent les Noirs dans le sud des États-Unis. Leonard et son frère sont des durs. Ils affectionnent tout particulièrement l’argot, souvent obscène, qu’ils ont appris enfants dans les rues du quartier juif de Chicago, qui jouxte le ghetto noir. Si quelqu’un avait le malheur de sortir une lame de sa poche au Macomba, Leonard dégainait son revolver. Mais les deux frères n’allaient pas devenir des clones de Meyer Lansky. Phil est mobilisé pendant la guerre et à son retour, Leonard lui propose de le rejoindre au Macomba. L’aîné est un visionnaire, qui a vite compris que les Noirs des États du Sud, émigrés en masse dans les villes du Nord, seront avides de nouvelles musiques. Il va répondre à leurs aspirations avec ce blues urbain, électrique et puissant, bientôt dénommé « Chicago Blues », qu’il va faire connaître avec son label en produisant d’abord les artistes qui jouent sur la scène de son club.

 

 

Muddy Waters sera le premier d’une longue liste, Who’s Who du blues – à l’exception de B.B. King, qui ne figurera pas dans l’écurie Chess. Howlin’ Wolf, Willie Dixon, Sonny Boy Williamson, Little Walter, Jimmy Rogers, John Lee Hooker, Buddy Guy, Otis Rush, Koko Taylor… Ces musiciens légendaires feront partie de l’écurie Chess, tout comme les stars du Rock’n’Roll Chuck Berry et Bo Diddley, ou encore la diva soul Etta James.

 

 

Mais ne brossons pas non plus un portrait idyllique de cette collaboration entre producteurs juifs et artistes noirs. Si l’affection était partagée des deux côtés, elle le fut sans doute plus que les royalties auxquelles auraient eu droit nombre d’artistes du label. Un grand classique de l’histoire de l’industrie du disque, qui n’a hélas épargné aucun musicien quel que soit son producteur… Mais chez Chess, certains, si par bonheur leurs chansons arrivaient en haut des charts, se voyaient offrir par les Blues Jewish Brothers une… Cadillac ! Qui inspirera le titre de l’un des 2 biopics consacrés à l’histoire du label, « Cadillac Records », avec Adrian Brody dans le rôle de Leonard Chess, Beyoncé bouleversante en Etta James, la ravissante Emmanuelle Chriqui et un surprenant Mos Def incarnant Chuck Berry !

 

 

Comme l’a rappelé Marshall Chess – le fils de Leonard, qui collabora avec son père et son oncle – dans une interview qu’il accorda au LA Times, « Il y avait un paquet de types comme eux dans les années 40 et 50, au moment où tout était encore à inventer dans l’industrie du disque. Et la plupart d’entre-eux étaient juifs. Comme aux débuts de Hollywood. C’était un business totalement nouveau, et tous ces gens élevés à l’école de la rue, qui n’avaient pas accès aux universités, ont profité de cette opportunité pour essayer d’en vivre. »

 

 

Mais à la différence du cinéma, où les Noirs étaient cantonnés aux rôles de domestiques ou d’amuseurs façon Louis Armstrong, le disque offrait une plus grande liberté. Du moins pour les producteurs qui avaient compris ce qui émergeait alors des ghettos noirs. « Mon père aimait tout simplement la culture afro-américaine », explique encore Marshall Chess. «Il se sentait bien plus chez lui en compagnie de Noirs qu’avec des américains blancs », poursuivant avec une anecdote étonnante : « Ma bar-mitsva fut l’un des plus grands événements interraciaux de l’époque à Chicago ! C’était incroyable et bouleversant. Et puis mon père et mon oncle adoraient écouter jouer ces musiciens, picoler et se marrer avec eux ! C’était ça, pour eux, la véritable Amérique ! Un pays où on était libre de jouir de la vie. » La musique produite par les frères Chess était indéniablement sexy, et sexy en diable.

 

Leonard mourra d’une crise cardiaque en 1969, à l’âge de 52 ans, alors qu’il venait, avec Phil, de vendre son label pour une dizaine de millions de dollars quelques mois auparavant. Marshall lancera le label des Rolling Stones, et Phil se retirera définitivement du business en 1972, quelques mois après que Chuck Berry obtienne son premier hit classé n°1 dans les charts US, avec « My Ding-A-Ling », sorti chez Chess Records.

 

Alain Granat

 

Quelques dates clés du label Chess :

 

1947 : les frères Chess rachètent le label Aristocrat

1950 : Aristocrat est rebaptisé Chess Records. La même année, Muddy Waters enregistre son premier 2 titres, avec en face B « Rollin’ Stone » qui inspirera Mick Jagger et Keith Richards pour nommer leur groupe.

Les frères Chess s’adjoignent les services de Willie Dixon, bassiste et producteur, qui deviendra l’auteur-compositeur le plus prolifique du label, avec des dizaines de hits et de classiques, parmi lesquels « Hoochie Coochie Man » (Muddy Waters) ou encore « I Just Want to Make Love to You ».

1951 : Chess produit «Delta 88», par Jackie Brenton and his Delta Cats, considéré comme le premier morceau de Rock’n’Roll (avec Ike Turner au piano).

1955 : Muddy Waters présente Chuck Berry à Leonard Chess. Signé sur le label, il enregistre son premier hit, « Maybellene». La même année, Bo Diddley signe également chez Chess et enregistre « I’m a Man».

1958 : Chuck Berry enregistre « Johnny B. Goode » pour Chess Records, le titre se classe n°8 dans les charts US.

1960 : Etta James est signée chez Chess. Avec sa reprise de « At Last » publiée dans son premier album, elle se classe n°2 des charts R’n’B et rentre également dans les charts « pop » américains.

1964 : Les Rolling Stones enregistrent dans les studios Chess un intrumental, « 2120 S. Michigan », l’adresse du label à Chicago.

1972 : Chuck Berry est n°1 des charts US avec « My Ding-A-Ling », un enregistrement live publié chez Chess Records.

 

Leonard et Phil Chess lanceront également un label jazz au sein de Chess Records, d’abord nommé Argo, puis Cadet, dont certains artistes marqueront également le monde du jazz et de la soul, comme Ahmad Jamal, Ramsey Lewis, The Soulful Strings…

 

© photos : une : de gauche à droite, Phil Chess, Muddy Waters, Little Walter, Bo Diddley dans les studios Chess Records  /  Phil et Leonard  Chess devant les bureaux de Chess Records / Little Walter, Leonard Chess et des fans dans un magasin de disques de South Side à Chicago / Phil Chess, Etta James / Henry Herr Gill / AP / Chess Family Archives / DR

Article publié le 23 octobre 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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1 Commentaire sur "Jews in Black 1 : Phil Chess, une histoire américaine pleine de blues, de juifs et de noirs"

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JayJ
Invité

Excellent article, j’espère qu’il n’est que le premier. Ces deux peuples ont beaucoup en commun et les domaines de leur rencontre sont nombreux :
musique (blues mais aussi soul et rap), mode (arrivée du hip hop en France notamment) et sport (boxe, basket et athlétisme entre autre).

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