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« La douleur », d’Emmanuel Finkiel

La douleur Emmanuel Finkiel JewPop

 

L’adaptation à l’écran de La douleur de Marguerite Duras impose Emmanuel Finkiel comme l’un des grands réalisateurs du cinéma français actuel. Autour d’un trio d’acteurs impressionnants, Mélanie Thierry, Benoît Magimel et Benjamin Biolay, le cinéaste livre un film éprouvant et virtuose.

 

Mélanie Thierry La douleur JewPop

 

En 1942, Marguerite Donnadieu, qui prendra le nom de plume de Duras un an plus tard pour son premier livre, n’est pas encore l’auteure célébrée de L’Amant, ni membre de la Résistance. Comme son ami François Mitterrand, elle va “De la collaboration à la Résistance”, à l’image du titre d’un chapitre de la biographie que Laure Adler a consacré à l’écrivain.

 

En 1942, au sein du Comité d’organisation du livre qui gère, sous la surveillance de la Propagandastaffel, la distribution de papier aux éditeurs adoubés par Vichy et les nazis, Marguerite dirige un « comité de lecteurs » chargé d’attribuer les quotas de papier. Elle vit rue Saint-Benoît avec son époux, le poète et écrivain Robert Antelme, qui travaille à la préfecture de police de Paris et deviendra une figure de la Résistance. L’appartement servira de lieu de réunion, c’est là que Mitterrand, alias Morland, qui est passé de l’administration vichyssoise à la direction du Mouvement national des prisonniers de guerre, réseau chargé de fabriquer de faux-papiers pour les évadés des stalags, vient rencontrer Antelme. Le 1er juin 1944, une partie du groupe tombe dans un guet-apens. Robert Antelme est arrêté par la Gestapo avec sa sœur Marie-Louise (morte en déportation, et à qui il dédiera son livre L’espèce humaine).

 

Benjamin Biolay la douleur JewPop

 

 

Antelme est interné à Compiègne avant d’être déporté vers le camp de Buchenwald, où il est affecté au sein d’un kommando extérieur au camp, Gandersheim, en octobre 1944. Dans L’espèce humaine, il décrira l’enfer de ce kommando de 620 déportés, dont 226 Français, assignés à la fabrique de carlingues pour les bombardiers Heinkel. Le 4 avril 1945, les SS assassinent 40 déportés intransportables avant d’évacuer Gandersheim à l’approche des alliés, pour une marche de la mort vers le camp de Dachau. Robert Antelme fait partie des 450 déportés évacués, dont seuls 180 atteignent Dachau trois semaines plus tard.

 

Le film débute alors que Marguerite se cloître dans son appartement de la rue Saint-Benoît, dans l’insupportable attente de son mari, rongée par l’impuissance de ne pouvoir agir, de ne pas savoir. Tout l’art du réalisateur de Je ne suis pas un salaud, Voyages et du merveilleux court-métrage qui le fit connaître en 1997, Madame Jacques sur la Croisette, consiste à plonger le spectateur au cœur de la folie qui guette alors Duras, dans cette « confusion des sentiments » qui l’habite. Finkiel joue sur le fil de la non-reconstitution historique dans un remarquable travail sur le son – omniprésent – et l’image, parfois floutée et fragmentée à dessein, pour offrir une vision de cette période pré et post-Libération saisissante.

 

Benoït Magimel La douleur JewPop

 

La réussite de son adaptation doit aussi beaucoup à l’extraordinaire performance de son trio d’acteur. La voix de Mélanie Thierry d’abord. Son interprétation éblouissante ensuite, entre fièvre, abandon et manipulation. Benjamin Biolay, dans le rôle de l’amant-ami de Duras, Dionys Mascolo, tout en pudeur, bienveillance et autorité, est absolument parfait. Benoît Magimel, qui incarne Rabier, ce flic collaborateur de la Gestapo que Duras tente de séduire pour faire libérer son mari de Compiègne, joue à merveille de l’ambigüité du personnage, fasciné par la femme de celui qu’il a arrêté. Il a quelque chose de ces immenses acteurs du cinéma français d’avant-guerre, une présence digne d’un Jules Berry ou d’un Charles Vanel, qui s’impose à l’écran et force l’admiration. Une mention toute particulière aussi pour l’une des actrices fétiches du réalisateur, Shulamit Adar, que l’on avait vue dans Voyages. Son personnage de Madame Katz, hébergée par Duras, qui attend aussi le retour de sa fille handicapée déportée, est bouleversant et lumineux.

 

La douleur est aussi l’un des premiers films à évoquer avec une telle force le retour des survivants des camps et l’absence des mots pour décrire l’innommable, à une époque où personne ne voulait, de toutes façons, les entendre.

 

Alain Granat

 

Voir la bande-annonce de « La douleur » d’Emmanuel Finkiel

Sortie en salles le 24 janvier

 

© photos : DR

Article publié le 22 janvier 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

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