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La vie extraordinaire d'Isidore Frankforter, rabbin en grenouillère

 

Si, bébé, vous avez porté, ou si vos enfants portent encore aujourd’hui une grenouillère Babygro, c’est grâce au rabbin Isidore Frankforter et à son épouse Léa. Une histoire de vie et de couple extraordinaire, du Yiddishland à Troyes en passant par le séminaire israélite de Paris. Isidore Frankforter fut rabbin, avant de développer l’une des plus belles réussites de l’industrie textile française, Babygro.

 

Né en 1910 en Roumanie à Nagyvarad, Isidore Frankforter est issu d’une lignée de rabbins. Après des séjours en Europe et en Égypte, exerçant des activités aussi diverses que la menuiserie, la confection ou encore la coiffure pour hommes, il émigre en France et entre au Séminaire israélite pour y poursuivre des études rabbiniques, d’où il sort diplômé en 1936, année où il rencontre sa future épouse, Léa, d’origine polonaise. Ils obtiennent conjointement la nationalité française tandis qu’Isidore Frankforter est nommé rabbin à Vichy, où il reste 6 mois en poste avant de prendre ensuite ses fonctions à Troyes.

 

Isidore-Lea-Frankforter-JewPop

 

En septembre 1939,  il est mobilisé comme aumônier militaire. Blessé au combat et fait prisonnier par la Wehrmacht, il réussira à s’évader de l’infirmerie du Stalag pour rejoindre son épouse et leur fils Joé ; ils quittent Troyes lors de l’exode pour rejoindre la zone libre, s’installant finalement dans le Gers où naîtra leurs second fils Claude en mai 44. Isidore Frankforter se cachera sous une fausse identité, exerçant notamment le métier d’ouvrier agricole et aidant des coreligionnaires pourchassés par les nazis et la Milice.

 

Après la Libération, et alors qu’une grande partie de la communauté juive de Troyes a disparu exterminée dans les camps, Isidore Frankforter est chargé par le Grand Rabbin de France, Isaïe Schwartz, de reconstituer la vie juive troyenne et de reprendre son poste de rabbin de la ville. Mais le Rabbinat n’ayant plus les moyens financiers de salarier ses membres, il lui demande de se trouver une activité rémunérée. Une situation que l’on a peine à imaginer aujourd’hui, mais qui, finalement, s’inspire du mode de vie du plus célèbre rabbin de Troyes, et sans doute du monde juif, Rachi.

 

Troyes est la capitale de la bonneterie (production d’articles faits de boucles successives), les industries textiles y florissent et Frankforter a d’excellentes relations avec plusieurs industriels, qui lui confient des articles qu’il va alors vendre en « porte-à-porte » dans la région parisienne. Une activité qui permet à la famille de subsister, mais Isidore et Léa veulent aller plus loin et décident de monter leur propre entreprise de bonneterie. Ils achètent un petit atelier et créent FRA-FOR (en circoncisant Frankforter), où les talents créatifs de Léa font merveille, tandis qu’Isidore se charge de la gestion. Jusqu’à la fin des années 50, les produits les plus représentatifs de la production classique de la bonneterie troyenne sont les combinaisons pour femmes, pyjamas et survêtements sportifs. Les Frankforter cherchent le produit qui les distinguera, et c’est lors d’un voyage aux USA en 1961 qu’Isidore va découvrir l’invention de Walter Artzt.

 

Fra-For-JewPop

 

Walter Artzt est un juif autrichien, né à Vienne en 1903, qui émigrera à Philadelphie à l’âge de 17 ans. Il exercera d’abord la profession de prothésiste dentaire, avant de se reconvertir dans l’industrie de la confection. Outre ses talents de poète yiddish, Artzt est un inventeur-né. Il crée le Babygro (gro, pour « grandir », du verbe anglais grow), un modèle de grenouillère fermé par des boutons-pressions situés dans le dos et à l’entrejambe, fabriqué avec des techniques de tissage garantissant une élasticité élevée et durable, et des patrons de coupe du tissu réduisant au maximum les coutures, de façon à éviter d’irriter la peau des nourrissons. Pour les maman d’alors, c’est une véritable révolution, à l’époque où l’on conseillait de coucher les bébés sur le ventre. Isidore Frankforter perçoit de suite le potentiel commercial d’une grenouillère ouverte sur le dos, qui de plus évolue avec la taille du bébé. Artzt cherche un distributeur en Europe, les deux hommes s’entendent bien et le brevet Babygro est accordé pour la France et le Benélux à FRA-FOR, tandis que les Frankforter pourront proposer aux licenciés Babygro du monde entier leurs créations de modèles.

 

 

Les débuts de Babygro sur le marché français ne furent pas de tout repos, avec un démarrage laborieux, rendu encore plus difficile par l’incendie en 1962 de l’usine FRA-FOR. Comment imaginer aujourd’hui l’élan de solidarité extraordinaire de la part des industriels de Troyes (pourtant concurrents !), qui permit de sauver la société en accueillant temporairement le personnel et en mettant à leur disposition le matériel de fabrication. Quelques mois plus tard, les Frankforter acquièrent une immense usine désaffectée datant de la fin du XIXème siècle, au 1 Cours Jacquin, en bord de Seine, et la rénovent pour redémarrer l’activité.

 

babygro-Fra-For-JewPop

 

C’est le début de la légende Babygro, avec le célèbre slogan créé par Isidore Frankforter, «Babygro, le vêtement qui grandit avec l’enfant !», la marque devenant un nom commun à l’image de « Frigidaire ». Au début des années 70, le couple prend sa retraite et vend la société au groupe Levi’s. C’est l’époque où 75% des salariés de l’industrie textile française, soit près de 24 000 personnes, résident à Troyes, qui regroupe les principales usines et marques hexagonales. La crise, puis les délocalisations, vont dévaster cet univers industriel, à l’exception de quelques sociétés toujours en activité aujourd’hui (la marque Babygro a été à nouveau reprise en 2007). L’usine mythique FRA-FOR, signe des temps, a été réaménagée en 2016 en… maison de retraite, après un projet avorté de logements de luxe.

 

Babygro-JewPop

 

L’histoire d’Isidore et Léa Frankforter ne s’arrête pas à l’aventure Babygro / FRA-FOR. Durant son activité à la tête de sa société, Isidore Frankforter contribua activement au développement et au bien-être de la communauté juive de Troyes, pourvoyant notamment des emplois au sein de sa société aux juifs réfugiés d’Afrique du Nord installés dans la ville. Il sera aussi le « parrain » d’un jeune étudiant d’origine marocaine, Abba Samoun, qui deviendra Grand rabbin de Troyes et guidera cette communauté durant plus de 50 années. L’autorité morale d’Isidore Frankforter, qui fut un rabbin très apprécié, et ses talents d’industriel, le menèrent naturellement à exercer de multiples fonctions associatives et caritatives. Parmi les distinctions qui lui furent décernées, celle du « Titre Honorifique de Musulman » accordé par son ami Si Hamza Boubakeur, ancien Recteur de la Grande Mosquée de Paris, est sans doute la plus extraordinaire et emblématique du respect qui lui était accordé. En 1975, le couple emménage à Paris. Léa décède en 1990, Isidore six années plus tard. Un centre d’assistance aux personnes âgées portant leur nom a été fondé et financé par leurs soins en 1981 à Jérusalem. Une pensée pour les Frankforter s’impose à tous ceux qui ont gigoté un jour en Babygro.

 

Alain Granat, d’après le texte de Joé et Claude Frankorter publié sur le site Rachi-Troyes.com « Qui étaient Isidore et Léa Frankforter »

© photos : DR

Article publié le 25 janvier 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop

 

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