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L’amour à la plage

 

 

Chaque année c’est la même punition. À peine le temps de poser ma valise que j’appréhende le traditionnel e-mail du boss, objet « Racontez vos vacances », suivi d’un lapidaire « pas plus de 3000 signes Sharon, j’attends votre papier pour demain 9h ».

 

Cette fois, j’avais le choix entre vous narrer ma semaine entre copines en Thaïlande ou celle avec mon amoureux à Juan-les-Pins. « Les Bombasseph à Phuket », j’avais bien un titre, mais juste une anecdote croustillante à vous raconter. Ma rencontre inopinée avec Raymond H., un ami de mon père et trésorier de notre syna, dans un bar de Patong où mes copines et moi enchaînions les shots un vendredi soir (lehaïm* !).

 

Raymond H., sous mes yeux ébaubis en train de soupeser les attributs multiples d’un(e) charmant(e) ladyboy thai, et légèrement contrit lorsque je vins lui tapoter l’épaule en lui disant « Shabbat shalom monsieur H., le monde est petit ! Vous passez de bonnes vacances ? Et au fait, vous avez bien reçu mon chèque de réservation pour les fêtes de Tichri** ? Allez, je vous laisse, je suis avec des amies et je vois que vous avez l’air bien occupé, mes amitiés à madame B. ! J’allais oublier, cette année, ne nous grondez pas trop pendant l’office à coups de Mesdames, cessez vos bavardages ! Hein ? ». Raymond H., bouche bée, me contemplait comme s’il avait vu le fantôme de Baba Salé***, tandis que son ami(e) lui susurrait à l’oreille « Threesome baby ? ».

 

Phuket c’est trop nul. Je préfère de loin Juan-les-Pins, où mes grands-parents résident depuis leur retraite. J’y ai mes souvenirs d’ado, mes repères, et pour mon amoureux ashkénaze adepte de Deauville, la plage y est aussi exotique que celle de Frishman**** au mois d’août. À la différence près que les plagistes n’y sont pas originaires d’Éthiopie ou d’Érythrée, et sont davantage respectés par les estivants #CaseDeLoncleTom.

 

Pendant que mon chéri me tartinait avec délicatesse (ashké oblige) les épaules et le dos de Monoï, j’écoutais d’une oreille attentive la conversation de quatre femmes installées dans leurs transats à côté de moi. J’apprends leurs âges respectifs au cours de leurs échanges. La plus jeune a 55 ans, l’aînée 62 ans. Je comprends vite qu’elles sont toutes célibataires, divorcées, seules depuis des années, ayant pour certaines consacré leurs « plus belles années » à élever leurs enfants, et aujourd’hui en quête d’un compagnon.

 

 

La plus âgée, Danièle, ressemble à ma mère. Une jolie brune, la peau tannée par le soleil, la poitrine « opulente » comme dirait ma tata Suzanne, un petit ventre replet et des cuisses parsemées ici et là de « peau d’orange », les mollets attaqués par quelques varices. Je me demande si dans une trentaine d’années, je serai comme elles à la plage, moulée dans un deux-pièces avec autant de sensualité, fuck les varices.

 

La plus jeune, Hélène (55 ans), se lamente de ne « rencontrer personne ». Elle s’est déshabillée sans fausse pudeur sous son parasol, dévoilant d’adorables petits seins en  poire. Elle ressemble à ces mamas italiennes du Sud, chevelure frisée ramassée en chignon, nez busqué et lèvres pleines. Je la trouve ultra-séduisante et peine à imaginer ce qui l’empêche de trouver un compagnon.

 

Danièle : Inscris-toi sur Meetic !

Hélène : Je cherche un feuj…

Danièle : Alors essaie JDream !

Hélène : Y a que des cassos…

Danièle : J’avoue… Le dernier qui m’a contacté, sa photo de profil était vraiment prise de profil ! Je me suis dit « y a un truc qui cloche » et je lui ai demandé une photo de face ! Quand je l’ai reçue, je lui ai répondu « Bonne continuation dans vos recherches ».

3ème copine : T’es vraiment dégueu !

Danièle : Je sais…

Hélène : C’est pour ça que j’aime pas les sites de rencontre, je préfère les soirées. Mais les soirées feuj, ça craint !

4ème copine : La dernière où j’étais, à L’Appart près des Champs, c’était naze ! La musique à fond, des jeunes mélangés avec des vieux, n’importe quoi ! Une majorité de femmes, et les rares mecs qui te matent comme si t’étais un morceau de viande !

Hélène : De toutes façons, je pourrais plus cohabiter. J’ai mes habitudes. Même quand mon fils vient passer des vacances ici, au bout d’une semaine j’en peux plus !

 

Je sentais qu’on allait arriver au moment qui m’intéressait le plus : leur vie sexuelle.

 

3ème copine : Danièle, t’es restée combien de temps avec Simon ?

Danièle : 10 ans. J’ai reçu les papiers du divorce le jour de mon 40ème anniversaire. Le plus beau cadeau qu’il m’ait jamais fait…

Hélène : Et Michel, tu le vois toujours ?

Danièle : Non, ça fait bien 5 ans… J’en avais ma claque des 5 à 7 ! À la fin, je me disais qu’il poserait le pognon sur la table de nuit, ce serait pareil… Et puis il commençait à avoir de l’arthrose. Si en plus tu dois te taper un type qui se plaint d’avoir mal au dos au bout de dix minutes… Il a une femme pour ça !

4ème copine : Ah oui ! Un 5 à 7, si c’est pas vigoureux !

3ème copine : De toutes façons, je sais même plus à quoi ça ressemble…

Hélène : Et à la syna, t’as rencontré personne ?

 

C’est là que m’est revenue l’image sordide du très respecté Raymond H. en train de tripoter un ladyboy à Phuket. Je mourrais d’envie de rentrer dans leur conversation, de leur dire combien elles étaient drôles, intelligentes et sexy. Que j’aimerais bien leur ressembler dans trente ans et que je trouvais tout cela injuste. J’aurais voulu leur dire les mots d’Ulysse à Nausicaa dans L’Odyssée, « Puissent les dieux t’accorder ce que ton cœur désire : un époux, une demeure, et l’entente pour compagne. Car rien n’est dans ce monde plus solide et précieux que l’entente d’un homme et d’une femme qui tiennent ensemble leur maison. »

 

Je me suis tournée vers mon amoureux et lui ai demandé : « Et mes fesses, tu les aime, mes fesses ? ». En bon ashkénaze cinéphile, il m’a répondu « Oui, mais c’est ton esprit qui m’a tout de suite séduit ». Quel faux-cul.

 

Sharon Boutboul

 

*Lehaim : en hébreu « À la vie », toast traditionnellement porté par les juifs en buvant de l’alcool.

**Tichri : septième mois de l’année ecclésiastique et premier de l’année civile du calendrier hébraïque, durant lequel sont célébrées les fêtes de Rosh Hashana (nouvel an), Yom Kippour et Souccot.

*** Baba Salé : Rabbi Israël Abehassera, plus connu sous le titre de Sidna Ribbi Baba Salé (Baba Salé : en arabe « père priant ») est un rabbin et kabbaliste né en 1889 à Rissani au Maroc et mort à Netivot en Israël. Il est vénéré par les juifs originaires du Maroc.

**** Frishman : plage de Tel-Aviv très prisée par les estivants juifs français.

 

© photos : Jewpop / DR

Article publié le 4 septembre 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

 

 

 

 

 

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1 Commentaire sur "L’amour à la plage"

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Jonathan
Invité

Mais on dirait ma mère sur la photo !? C’est vrai qu’au bout d’une semaine, elle en peut plus de moi 🙂 Superbe chronique, drôle et très fine, bravo Sharon !

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