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« Le Guide des égarés », touffu tout flamme

 

 

Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes.

Heinrich Heine, Almansor.

 

Le 5 juin dernier mourait, à ma grande surprise, Ray Bradbury. À ma grande surprise, car je pensais que l’auteur de Farenheit 451 était mort depuis longtemps, imitant par-là d’autres personnalités que l’on imaginait mortes bien avant leur réel décès ; un peu à la manière de Sim (le petit chauve des « Grosses Têtes » : oui, je sais, mes références sont parfois honteuses), si vous voyez ce que je veux dire…  C’est que l’homme Bradbury semblait s’être résorbé, puis retiré derrière son roman d’anticipation d’autodafés, pour que s’entende son cri d’alarme sur le matérialisme détruisant l’intelligence.

 

À l’inverse, Maïmonide, pour le grand public (« la foule » dirait-il), occulte sa propre œuvre tant elle semble noyée par la légende de sa personnalité. Et c’est peu de le dire ! Médecin, rabbin, mais surtout philosophe, dont l’ouvrage principal, Le Guide des égarés, qui connut le bûcher (à l’instigation des juifs de son temps !), avant même les Talmuds brûlés en place de Grève, puis les autodafés de l’Inquisition, paraît dans une nouvelle édition revue et mise à jour chez Verdier.

 

Hormis l’actualité éditoriale me direz-vous, pourquoi une chronique sur un texte déjà presque millénaire, et de surcroît pouvant, à de nombreux égards (égards superficiels, précisé-je de suite), être classé en tant que texte religieux ? J’imagine en effet les accusations de prosélytisme chez les uns et les autres, ou l’inquiétude qui se lit sur le visage du Monsieur grand patron de Jewpop*.

 

 

 

Il y a bien une volonté offensive de ma part, mais surtout celle de défendre un texte qui marque – ou qui veut marquer – une rupture totale avec la conception magique de la religion, un texte qui ouvre un chemin au rationalisme dans l’idée de la divinité. Rationalisme, le mot est lancé. Car c’est bien en partie par Maïmonide que la pensée aristotélicienne est parvenue jusqu’en Occident.

 

Les tenants du judaïsme orthodoxe, s’ils se réclameront de son « Mishneh Torah » (compilation codifiée de décisions talmudiques), garderont toujours méfiance vis-à-vis du « Guide ». C’est que Maïmonide, en convoquant Aristote, transforme la théologie juive en métaphysique juive. Dans cette optique, il n’est plus question d’irrationnel, de magie ou de prétendus pouvoirs dont certains grands hommes se parent pour, camelots qu’ils sont, impressionner « la foule ».

 

Il serait vain de prétendre vous résumer la richesse de ce texte, tant il est complexe. Alors, pourquoi en rendre compte dans ce cas, me direz-vous, pourquoi vouloir y intéresser d’autres personnes qui préfèreraient ne pas avoir à se coltiner un ouvrage décrit par avance comme casse-gueule et se concentrer sur une littérature de divertissement ? Simplement car, dans ce qu’elle a de divertissante, la littérature a parfois un aspect anesthésiant. Voyez. Jeudi dernier avait lieu la Fête de la musique, qui fut plutôt la fête du (mauvais) bruit, dixit de nombreux tweets ironiques. La foule des rues semblait heureuse que d’autres jouent pour elle, mais jouent surtout ce qu’elle désirait entendre.

 

Désir de confort, anesthésie du goût, conformisme des idées. Le bonheur est parfois à ce prix : la communion des émotions. Bonnes ou mauvaises ? Qu’importe ! Du moment que l’on communie, que l’on ressente. Tout cela est tellement bouleversant, ou bouleversifiant (merci Les Inconnus). Malheur de notre époque où les arts doivent reproduire les attentes du public. Marketing ? Oh, Baudelaire s’en plaignait déjà dans son poème « l’Albatros »…

 

Or, voilà un texte qui met l’intelligence au premier rang, qui, comme Aristote, maintient que l’être humain diffère de l’animal et n’est libre que lorsqu’il exerce son intelligence. Cette faculté inexercée, l’être humain ressemble à un dauphin (mignon, n’est-ce pas ?), à un chien (mignon, mais déjà plus péjoratif) ou à un pou (voilà qui est bien problématique, que l’homme soit un pou pour l’homme, non ?). Sans celle-ci, le véritable bonheur n’est pas accessible, et aucune pirouette physiologique ou – hélas, parfois – pharmaceutique ne sera à même de combler durablement cette insatisfaction.

 

Le Guide des égarés  s’attache donc à la résolution de la question de l’Être, d’abord  celle de l’Être-Dieu ; certaines de ses théories sur la providence seront d’ailleurs reprises par Leibniz dans « Essais de Théodicée », et évoquent l’émergence de la Nation.

 

Mais surtout, Maïmonide s’attache à la résolution de la question de l’Être-Homme, question qui, que l’on soit du nord-sud-est-ouest, juif ou non, croyant ou athée, brillant ou médiocre, nous concerne tous, pauvres modernes orphelins de cet âge d’or où les idées de chacun se rencontraient pour qu’en jaillissent, non pas l’affrontement, mais la compréhension.

 

 

Jonathan Aleksandrowicz.

*Ndlr : nulle inquiétude, de la gratitude !

 

Le Guide des Égarés. Traduction Salomon Munk (Verdier)

Nouvelle édition revue et corrigée sous la direction de René Lévy avec la collaboration de Maroun Aouad

 

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