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Les Saoudiennes au volant

 

Lorsque j’ai eu vent de la nouvelle, j’en ai instantanément conçu un certain plaisir. Finalement, me suis-je dit, le monde ne tourne pas si mal. Même l’Arabie saoudite a décidé d’entrer de plain-pied dans la modernité. Et je me surprends immédiatement à fantasmer. Les femmes au volant, la mort du turban. Le conservatisme wahabite, à l’approche particulièrement rigoriste des textes musulmans, se fissure. Mais là, je me ressaisis, je lève le pied et donne un gros coup de frein à ma propension naturelle et intacte à l’enthousiasme.

 

Que s’est-il donc passé dans le Royaume, seul pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire ? La terre natale du Prophète est-elle aux prises avec un séisme aussi profond qu’il y paraît ? L’histoire commence comme un conte de fées.

 

 

Il était une fois un jeune prince, Mohammed ben Salmane, à peine 32 ans, autant dire un gamin. Il est beau gosse, la moustache virile, d’une discrétion extrême puisqu’il n’accorde que très rarement des interviews à la presse,  y compris celle que la monarchie contrôle. Sa mère, Fahda ben Sultan est folle de lui. Il est son aîné, autant dire la prunelle de ses yeux. Elle a déployé des trésors d’énergie pour le faire progresser. Elle a en plus la chance d’être la troisième épouse du roi et sa dernière. Autant dire la favorite. Mohammed a bien compris ce qu’attend de lui sa maman. Comme elle, il est pétri de bonnes intentions, certes dévoré par une ambition sans limite, mais mû par les intérêts seuls du royaume …

 

Parachuté héritier de la monarchie, Mohammed, se voit déjà aux commandes d’un pays qui lui ressemble puisque 70 % de la population a moins de 30 ans,  plus ouvert sur le reste du monde et libéré des entraves d’un conservatisme que certaines mauvaises langues, suivez mon regard,  n’hésitent pas à qualifier de moyenâgeux. Il adore son iPhone recouvert d’une coque en or massif, les belles voitures et le jet ski qu’il pratique en virtuose sur les vaguelettes de la Mer rouge. Un homme moderne, ce qui ne l’empêche pas d’être déjà marié à deux femmes. A ce train -là, son harem va lui aussi gonfler, bon sang ne saurait mentir.

 

Il rêve aussi de se distinguer, harem oblige, de ses demi-frères, tous plus âgés et aux destinées prestigieuses. La tâche est compliquée. L’un a été le premier astronaute arabe, un autre est un politologue de renom diplômé d’Oxford et chercheur à Georgetown University, et un troisième ministre du pétrole.  Difficile de se frayer une chemin au milieu de cette prestigieuse trinité. Mais c’est sans compter sans l’aide de son père, Salman ben Abdulaziz, 79 ans, l’actuel roi, dont il est le fils préféré et qu’il pousse à sa manière sur l’avant-scène. C’est donc Mohammed, ministre de la Défense tout puissant, qui est chargé de mener la sale guerre en cours contre le voisin yéménite soutenu par Téhéran, l’ennemi héréditaire chiite. C’est lui aussi qui est à la tête de la production pétrolière de son pays et des investissements publics. Lui encore qui est à l’initiative d’un ambitieux programme de réformes  baptisé « Vision 2030 » qui vise à métamorphoser l’Arabie.  En un mot, le fils prodigue est en peu de temps devenu l’homme fort du régime, celui qui est derrière le financement de l’Etat islamique en Irak et en Syrie pour couper l’herbe  sous les pieds des Iraniens. C’est aussi lui qui, pour renforcer l’édifice sunnite dans la région, abreuve de ses largesses le Bahrein, l’Égypte et la Jordanie.

 

 

Là s’arrête le conte de fées. Car c’est dans la douleur que les Saoudiennes, qui ont obligation de sortir de chez elles couvertes de la tête aux pieds,  ont accouché de leur permis de conduire. Cela fait près de 30 ans qu’elles le réclament à corps et à cris et qu’elles payent cher leur entêtement, pourtant légitime partout ailleurs dans le reste du monde, à vouloir prendre le volant. Intimidation, menaces, mesures d’isolement et mêmes arrestations pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, se sont multipliées, en particulier ces dernières années face à l’ampleur qu’a pris la revendication. Amnesty International, très au fait de ces manifestations féminines, a recensé durant de longues années les noms de nombreuses femmes de l’élite saoudienne qui profitaient d’un séjour à l’étranger pour assouvir leur passion mobile et qui se faisaient incarcérées dès lors qu’elles récidivaient chez elles.

 

Car, même si à Ryad, certaines Saoudiennes osent ces dernières semaines se montrer à visage découvert, les cheveux cependant soigneusement ramassés sous leur abaya, le  conservatisme religieux a la peau dure. Un imam, représentatif de cette tendance, le cheikh Saleh Al-Luhaydan, s’est fendu en 2013, d’un avis médical pour le moins étrange selon lequel la position d’une femme au volant « affecte les ovaires ».  Passer au vert, pour une femme au volant, est donc strictement interdit. D’autant, ajoutait le religieux en affirmant se fonder sur la Sunna, que cette position « fait remonter le bassin vers le haut », ce qui a pour effet de provoquer des malformations graves chez les enfants naissant de ces femmes motorisées.

 

Certes, me direz-vous, cet imam a beau  être isolé, il n’en reste pas moins qu’il a pignon sur rue et que son « diagnostic » s’inscrit parfaitement dans un contexte répressif et rétrograde à l’encontre des femmes. Celles-ci sont littéralement enchaînées dans un système de tutelle qui les contraint par exemple à solliciter l’autorisation d’un tuteur, en l’occurrence un représentant masculin de la famille proche afin de réaliser certaines tâches de la vie quotidienne, comme par exemple se rendre à l’étranger, faire courses dans des centres commerciaux, se rendre chez le dentiste ou subir une intervention chirurgicale.  Il va sans dire qu’épouser un non-musulman, un chiite, un athée, ou pire, un communiste (?) leur est totalement interdit sous peine de croupir en prison pendant de longues années.

 

Quelle mouche a donc piqué le Prince ? Comme disait un proche conseiller de Bill Clinton, « it’s always the economy, stupid ! ». Outre l’aspect « relations publiques » qui a déjà fait ses preuves puisque de nombreux dirigeants mondiaux, dont Donald Trump et Theresa May, ont salué la mesure « sans précédent », il apparait que la motivation première de Mohammed ben Salmane est plus très terre à terre. L’interdiction faite aux femmes de conduire leurs propres voitures a un coût très élevé.  Lorsqu’elles se déplacent, les Saoudiennes sont non seulement contraintes de faire appel à des chauffeurs privés ou des taxis, mais leur mobilité limitée affecte leur entrée sur le marché du travail. Un manque à gagner chiffré par des analystes éminents à plusieurs milliards de dollars pour le marché du travail saoudien. Sans compter que l’arrivée des femmes sur les routes pourrait aussi dynamiser les ventes de voiture et la consommation en général. À suivre donc, puisque la mesure entre en vigueur dans neuf mois.

 

Jean Levis

 

Lire la chronique de Jean Levis « Kim Jong-un, bon pour les Juifs ? » sur Jewpop

 

© visuel et photos : DR

Article publié le 1er octobre 2017, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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