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Les vide-greniers me mettent mal à l’aise

  • BY Ingrid Zerbib
  • LE 20/06/2018
Chaussures vide-grenier

 

Ce dimanche, dans ma rue, il y avait un vide-grenier. Pas une brocante avec des professionnels des vieux objets à demi-cassés (d’où le terme brokante, to break I broke broken) qu’on imagine pour partie avoir transité à un moment ou à un autre entre des mains collabos sur fond de spoliation de biens juifs, non, un vide-grenier avec tout ce qu’il y a de plus amateur et familial.

 

Pourtant, malgré l’aspect convivial à la bonne franquette, cela me met mal à l’aise. C’est là qu’on se rend compte que les gens achètent globalement beaucoup de merdes, qu’ils essaient maintenant de nous refourguer. Sur des étals improvisés à base de planches sur tréteaux, d’étendoirs, de draps à même le sol, de valises qui dégueulent, de cartons, de parapluies retournés, de meubles de salon détournés, il y a des tas d’objets d’occasion qui racontent les vies des gens de façon complètement impudique. Il y a une tristesse à voir que l’on est prêt à exposer sa vie en objets pour gagner quelques sous, au lieu de les donner à des associations. À moins qu’il y ait une dimension vie de quartier, désanonymisation, convivialité qui pousse à privilégier la réservation d’une place dans un vide-grenier plutôt que tout balancer dans un container du Relais ou d’Emmaüs.

 

Barbie vide-grenier

 

Il y a des enfants qui vendent leurs Barbie échevelées, leurs Action Man négligés, leurs Lego éparpillés, leurs figurines, leurs voiturettes, leurs Docteur Maboul, leurs J’aime Lire, leurs Léo et Popi, comme s’ils se débarrassaient de leur enfance sans aucun état d’âme.

Il y a des mères de famille qui vendent les vêtements de puériculture de leurs enfants devenus grands, qui ne leur parlent peut-être plus.

Il y a des jeunes femmes qui vendent leurs vêtements de marques plus ou moins défraîchis parce que leurs placards débordent d’achats compulsifs qui ont soigné une contrariété professionnelle, un chagrin amoureux, et qu’elles ne portent plus.

 

Habits vide-grenier

Il y a d’autres jeunes femmes qui vendent de la maroquinerie, des sacs à main, des chaussures plus ou moins ratatinées sorties d’un carton de la cave, et qui étalées ainsi transforment le trottoir en happening d’Handicap International ou pour les plus névrosés d’entre nous en scène glaçante de La Liste de Schindler.

Il y a des pères de famille qui vendent des livres de Paul-Loup Sulitzer hérités du père, leur Malataverne éditions J’ai lu 1982 étudié au collège comme nous.

Il y a des vieilles dames qui vendent des miniatures de parfum, des bijoux, des services à café et des assiettes en porcelaine dont on ignore si c’est pour arrondir leur maigre retraite ou pour s’occuper, sociabiliser, fuir leur manoir de 312 pièces avec parquet en point de Hongrie tellement reluisant qu’on pourrait y organiser des tournois de glissade en chaussettes.

 

Livres vide-grenier

 

En parcourant les travées de ce vide-grenier dominical fait de bric et de broc, et étant juive (de confession israélite, dit-on plus sobrement) plus ou moins pratiquante, je ne peux m’empêcher de me dire « ça se voit qu’ils ne font pas le ménage de Pessah, eux. » Outre l’impudeur, je crois que ce qui me met aussi mal à l’aise dans un vide-grenier, c’est l’espoir qui transpire, l’espoir de ces personnes de vendre leurs choses, avec la certitude qu’elles ont de la valeur alors que pour nous elles n’en ont que peu ou pas.

 

Dans les vide-greniers, c’est notre rapport aux choses qui transparaît. « … sous l’amoncellement des objets, des meubles, des livres, des assiettes, des paperasses, des bouteilles vides. Une guerre d’usure commençait dont ils ne sortiraient jamais vainqueurs. », écrivait Georges Perec dans Les Choses.

 

Ingrid Zerbib

 

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© photos : Ingrid Zerbib / DR

Article publié le 19 juin 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

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