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L’Histoire de l’amour, de Radu Mihaileanu : au-delà du cliché

 

Tout d’abord, il faut comprendre ce titre comme une célébration de toutes les formes d’amour, pas seulement de celle qui unit un jeune homme (Leo Gursky) à une jeune femme (Alma Mereminski) lorsque tous deux vivaient encore en Pologne, avant que les nazis ne tuent tous les leurs. La belle Alma – « la femme la plus aimée au monde » – semble, du reste, avoir eu du mal à choisir entre trois prétendants, et pourtant, c’est à Leo qu’elle s’est donnée…

 

Cette bluette n’est que le point de départ d’un film qui s’ouvre sur un cliché, celui du cœur gravé dans un tronc d’arbre, en signe d’amour éternel. Cette passion, de fait, vivra à jamais dans le cœur de Leo – même lorsque, bien des années plus tard, les deux jeunes gens se retrouveront à New-York, hélas condamnés à demeurer séparés par la vie. Auparavant, Leo, talentueux écrivain en herbe, avait envoyé à Alma lettre après lettre, chacune contenant un chapitre d’un roman intitulé, précisément, L’histoire de l’amour. N’y manquait que le dernier… Voilà le propos de ce film romanesque, tourbillonnant, bien dans la facture du Concert, le précédent long métrage de Radu Mihaileanu.

 

À cette histoire-là, se mêle celle d’une famille new-yorkaise des années 2006, composée d’une maman, Charlotte Singer, dont on apprend que son époux adoré a succombé à un cancer. Elle traduit des textes de l’espagnol – dont une Histoire de l’amour, arrivée par miracle entre ses mains – tout en élevant tant bien que mal, deux enfants : une autre Alma (interprétée par Sophie Nélisse), une adolescente en quête du sens de l’amour, et Bird, un petit garçon trop mûr, qui se prend pour le Messie. Comment leur vie rejoindra celle d’un Leo vieillissant est l’un des nœuds d’un scénario complexe, que l’on suit avec curiosité.

 

En marge de ces héros existe un personnage ébouriffant, celui de Bruno Leibovitch magistralement interprété par Eliott Gould. Les scènes qui l’opposent à son ami-ennemi, le vieux Leo (joué par Derek Jacobi), sont particulièrement croustillantes d’humour. Le shtetl à Broadway, voire à Chinatown, ça marche toujours très bien, tout comme les émouvants (et hilarants) accents de l’américain mâtiné de yiddish.

 

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Cela dit, ce qui rend le film intéressant au-delà des facilités visuelles et en dépit d’une bande-son redondante (et éprouvante), ce sont, d’une part le fantastique jeu de tous les acteurs et, d’autre part, une trame narrative particulièrement bien tissée, au centre de laquelle se lit, non pas cette sirupeuse saga de l’amour trouvé, perdu, retrouvé, honoré etc. mais plutôt le rôle salvateur de l’écriture et du livre dans la vie des êtres humains. Le film est lui-même adapté d’un roman de Nicole Krauss, qui établit un clin d’œil à la littérature yiddish en choisissant les noms de Singer, et de Isaac, pour deux de ses personnages.

 

Pour séduire sa belle, le jeune Leo écrit. Plus tard, pour tenter de la garder vivante, il lui écrit, et cette écriture manuscrite en yiddish, telle que Radu Mihaileanu nous la montre en gros plan, est particulièrement émouvante, quand on sait qu’il s’agit-là d’une langue menacée d’extinction. À ce propos, le plan sur les pages qu’efface une eau maléfique est bouleversant.  De même, l’écriture est ce qui sauve la mère d’Alma (qui se décrit comme ayant également été « la femme la plus aimée du monde ») puisque sa traduction lui permet de sortir sa famille de l’ornière. L’Ancien Testament est le texte de référence du jeune Bird. Et ce sont des mots griffonnés sur un bout de papier glissé sous une porte qui amèneront Leo à comprendre le fin mot de l’histoire… Inversement, la trahison vient de l’écriture, de l’ami retourné, usurpateur, mais aussi du fils de l’ombre, devenu écrivain – quoique faussaire – à son tour. Le thème du double étant cher à Philip Roth, il n’est pas anodin que l’on aperçoive la couverture de son livre intitulé Le complot contre l’Amérique… 

 

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L’écriture – qui transfigure la réalité – est donc le fil qui relie les multiples aspects de ce film, comme le faisait avec brio la musique dans Le Concert. Même ténue, même en filigrane, elle donne de la profondeur à ce film, dont certaines liaisons semblent pourtant bâties de manière un peu lâche. Grâce à cette référence, on admire la constance d’un réalisateur pour qui l’art est ce qui perdure, quand tout le reste a péri, au sens propre comme au sens figuré.

 

En guise de conclusion, un sentiment personnel, très physique, à ceux qui considèreraient ce film comme un interminable mélodrame : cette Histoire de l’amour dure deux heures et quatorze minutes, pendant lesquelles je n’ai pas regardé ma montre une seule fois – ni mon téléphone – ce qui, on le reconnaîtra, équivaut bien à quelques applaudissements !

 

Cathie Fidler

 

Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et récemment d’un ouvrage consacré à son père le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia).

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

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© photos : Wild Bunch

 

Article publié le 20 novembre 2016. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop

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