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L’interview Jewpop de
Jacques Schwarz-Bart
pour son album « Hazzan »

Jacques Shwarz-Bart Hazzan

 

À l’occasion de la sortie de son nouvel et splendide album « Hazzan » (Enja), le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart répond aux questions de Jewpop, avec la fougue et la sincérité qui caractérise son art.

 

Avec « Hazzan », Jacques Schwarz-Bart livre une création qui fera date, dans un genre pourtant déjà abordé plusieurs fois dans l’univers du jazz – d’Herbie Hancock à Ben Sidran, en passant bien sûr par les productions du label Tzadik -, la relecture de musiques liturgiques juives. Mais jamais l’exercice n’avait atteint un tel niveau. « Brother Jacques », comme on le surnomme, emporte littéralement ces mélodies dans son univers mystique aux accents coltraniens, sur fond irrésistible de pulsations afro-caribéennes et moyen-orientales.

 

Jacques Schwarz-Bart Jewpop

 

« Le titre “Hazzan” signifie chantre dans la tradition juive. Il m’est venu du commentaire d’un rabbin après mon interprétation de Adon Olam en duo pour la Fondation du judaïsme français en 2008. Il m’a dit : “Quand vous jouiez, vos notes étaient comme les paroles d’une prière. Vous étiez comme un hazzan sur votre saxophone”. Cela se passait 3 ans après la mort de mon père [ndlr : André Schwarz-Bart, écrivain d’origine juive polonaise et prix Goncourt en 1959 pour son roman « Le Dernier des justes ». La mère de Jacques Schwarz-Bart est l’écrivain et dramaturge Simone Schwarz-Bart, d’origine guadeloupéenne, auteure de « Pluie et vent sur Télumée Miracle » ], et j’ai dès lors décidé de créer en sa mémoire un projet autour du jazz et de la hazzanout (l’art de chanter des prières juives), explique Jacques Schwarz-Bart en préambule. « Quand j’ai commencé à travailler sur les arrangements, il est devenu clair que ces anciennes et puissantes mélodies se prêtaient à l’harmonisation et pouvaient être soutenues par des rythmes de la diaspora africaine » ajoute-t-il, poursuivant « Dans l’“Étoile du Matin”, mon père décrit un personnage qui, tout comme moi, est un jazzman juif et noir d’origine. Il refuse d’être libellé comme étant moitié juif, moitié noir, mais se dit être 200% : 100% juif et 100% noir. J’espère que “Hazzan” fera honneur à cette conception de mon identité juive comme le fruit épanoui d’une pollinisation croisée et universelle. »

 

 

Porté par un exceptionnel trio (Gregory Privat au piano, Stephane Kerecki à la contrebasse, et Arnaud Dolmen à la batterie) avec lequel la complicité d’années de collaboration se ressent, et auquel s’adjoint sur deux titres le fantastique chanteur belge David Lynx, « Hazzan » offre des plages d’un lyrisme enflammé. L’ensemble est puissant, foisonnant de vie et lumineux, comme peut l’être Jacques Schwarz-Bart en interview.

 

L’interview Jewpop de Jacques Schwarz-Bart

 

Jacques Schwarz-Bart répétition concert Fondation judaisme français Jewpop

Jacques Schwarz-Bart en répétition avec Jean-Claude Ghrenassia à la contrebasse, concert des 10 ans du prix Bernheim de la Fondation du judaïsme français au Théâtre du Rond-Point, 2018

 

Jewpop : Ton parcours est plutôt atypique pour un artiste : diplômé de Sciences-Po puis assistant parlementaire… Tu ne te voyais pas dans un cabinet ministériel ? Qu’est-ce qui a motivé ce virage spectaculaire vers une carrière de musicien ?

 

Jacques Schwarz-Bart : Mon fils Ezra me demandait l’autre jour ce que je voulais faire quand j’étais petit. Et pour la première fois, je me suis rendu compte que je faisais aujourd’hui ce que j’ai toujours voulu faire : être musicien. Mes hautes études (droit, sciences-po, sociologie à la Sorbonne) sont le résultat du fait que j’étais un bon élève et que j’avais plaisir à rendre mes parents et mes professeurs fiers de moi. Dès lors que j’ai pris mon premier poste de DGS, j’ai compris que je n’étais pas fait pour cela. Il me fallait créer pour vivre. J’avais tout juste commencé le sax à l’époque. Et le rêve d’être saxophoniste est né en moi comme un désir impossible. Lorsque j’ai déménagé à Paris pour devenir assistant de sénateur, j’ai eu plus de temps pour pratiquer et rencontrer des musiciens de jazz. C’est à la fin d’un concert au Petit Opportun d’un guitariste prof à Berklee, que mon destin changea. Il vit mon étui de sax. Et comme il n’y avait plus que deux ou trois personnes dans le public, et que j’avais applaudi avec tant d’enthousiasme, il m’invita à jouer le dernier morceau. Après quoi il me traita comme si j’étais un pro, avec des questions telles que quels sont mes enregistrements, avec qui je tournais… Lorsque je lui dis que j’avais juste commencé le sax il y a deux ans, il me dit qu’il me fallait venir à Berklee. Il m’a envoyé des manuels pour passer les tests de théorie. Je suis allé à Boston pour auditionner. Et grâce à la bourse qui m’a été attribuée, j’ai pu finir Berklee, commencer une vie de musique, et retrouver la direction de mon rêve d’enfant.

 

 

“Quand je suis arrivé à NY, je jouais dans les rues et dormais dans le placard d’un ami”

 

Jewpop : Lors d’une interview avec Avishai Cohen, ce dernier me racontait ses débuts à NY alors qu’il était comme toi un musicien débutant, et sa stupéfaction de découvrir des instrumentistes – en particulier latinos – d’un niveau exceptionnel, se produisant dans les rues de la ville, avec qui il jouera par la suite. As-tu vécu le même genre d’expérience ? C’est une spécificité new-yorkaise ?

 

J.S.-B. : Beaucoup des meilleurs musiciens du monde passent par New York à un moment ou un autre. Et ils sont fauchés en grande majorité. Donc ils jouent pour pas grand chose, où ils peuvent, et souvent dans les rues, les parcs ou les métros. Quand je suis arrivé à NY je jouais dans les rues et je dormais dans le placard d’un ami sur trois serviettes avec mon manteau comme couverture. Beaucoup ne tiennent pas très longtemps et repartent d’où ils sont venus. Je suis resté 20 ans avant de partir à Boston pour prendre mon poste de professeur. Ces années ont été déterminantes dans mon évolution.

 

Jewpop : Tu as 55 ans (bientôt 56…), chiffre tunisien par excellence ! Comment vis-tu cette période de ta vie ? As-tu l’impression d’avoir atteint une forme de maturité artistique, et te vois-tu arpenter le plus longtemps possible (jusqu’à 120 comme à 20, comme on dit chez nous !) les scènes du monde entier, comme tes glorieux aînés Sonny Rollins (88 ans) et Wayne Shorter (85 ans) ?

 

J. S.-B. : Comme j’ai commencé très tard le sax – à 24 ans – je suis en train d’atteindre ma maturité aujourd’hui, sur mon instrument et dans ma vision artistique. Et comme je n’ai pas eu de phase d’addiction à l’alcool ou à la drogue, je suis en bonne forme physique et mentale. J’espère continuer à arpenter les salles de concert, même si je le fais de façon plus délibérée avec de la bouteille !

 

Jacques Schwarz Bart Jewpop

 

“Je crois que mes élèves, à Berklee, ont envie de me prouver quelque chose”

 

Jewpop : Tu enseignes à la prestigieuse école Berklee College of Music. Quelles relations as-tu avec tes élèves ? Tu es un prof plutôt sévère façon « Whishplash », ou plutôt cool, du genre « t’as pas bossé Body & soul comme je l’avais demandé la semaine dernière, c’est pas grave joue-moi ce que tu veux…  » ?

 

J. S.-B. : Ha ha ha ! Je suis assez cool je crois. Mais j’attise en eux le désir d’avancer, de trouver une liberté d’expression à travers la discipline. Je crois qu’ils ont envie de me prouver quelque chose. Et c’est plutôt comme cela que j’obtiens des résultats. Je leur dis d’emblée que je leur donnerai à tous la note maximum, car ils sont ici pour essayer de devenir artistes, pas pour collectionner des bons points. Dès lors, ils comprennent qu’ils ont un choix à faire, qui dépasse le cadre scolaire. Et cela leur sert généralement de motivation.

 

Jewpop : Comment as-tu travaillé avec les – extraordinaires – musiciens qui t’entourent sur « Hazzan » ? Tu as écrit les arrangements puis ils se sont greffés sur ton travail préliminaire, ou bien leur as-tu livré un genre de « digest » de ce que représente pour toi la musique liturgique juive, avant de rentrer en studio ?

 

J. S.-B. : Mon père disait souvent qu’écrire, c’est ré-écrire. Dans tous mes projets, je fais un travail d’écriture et de ré-écriture sur des mois ou des années. J’essaie le répertoire avec plusieurs formations sur de longues périodes. Dans le cas de « Hazzan », j’ai joué le répertoire avec trois groupes à NY, un groupe à Montréal, et finalement, j’ai eu une date au Parc Floral de Vincennes pour laquelle j’ai réuni l’équipe de l’album. Je leur avais envoyé les partitions et des enregistrements auparavant. Ils sont arrivés en répétition avec une maîtrise et une connexion émotionnelle à la musique. Ainsi, nous avons tout de suite pu nous focaliser sur la magie, les ombres et les lumières, plutôt que les notes. Et c’est pour cela qu’ils sont sur l’album !

 

 

“Personne n’a eu un rôle aussi déterminant sur l’évolution de ma vie de musicien que Roy Hargrove”

 

Jewpop : Tu as dédié ton récent concert parisien à Roy Hargrove, décédé la semaine dernière. Sa disparition a été un choc pour les amateurs de jazz, plus encore on l’imagine pour ceux qui l’ont connu et aimé, comme toi. Sa culture empreinte de bop et de groove a-t-elle eu une influence majeure sur ta vision musicale ?

 

J. S.-B. : J’ai joué avec Roy dans 7 groupes différents (ndlr : Jacques Schwarz-Bart a composé le célèbre morceau Never Forget, single de l’album « Hard Groove » du RH Factor, sorti en 2003). Et je peux affirmer que personne n’a eu un rôle aussi déterminant sur l’évolution de ma vie de musicien. Il y a beaucoup d’aspects que j’ai retenus de mes quelques dix années à ses cotés. Le swing, le groove, la spiritualité dans la musique, la capacité de se mobiliser quelles que soient les conditions, les messages sans paroles sur scène, et peut être même la canalisation des énergies cosmiques. Mais mes choix artistiques ne sont pas basés sur les musiques que j’ai jouées avec Roy. C’est précisément à cause de ces expériences que j’ai compris que je portais en moi une esthétique musicale qui m’était propre. En conséquence de quoi il m’a fallu quitter son groupe afin de poursuivre ma vision.

 

“Trump a largement contribué à la recrudescence de l’antisémitisme aux USA”

 

Jewpop : Un mot sur les récentes élections aux USA. L’historien Thomas Snegaroff remarquait que « Selon CNN, 79% des Juifs américains ont voté pour les démocrates à la Chambre. Histoire de noter que les Juifs ne se prononcent pas du tout aux États-Unis en fonction de la position du président sur Israël ». Un commentaire à ajouter à ce constat ?

 

J. S.-B. : Trump est la pire crapule qu’on ait vu à la présidence des USA. Le fait qu’il soit associé à la droite israélienne n’en fait pas un allié d’Israël et encore moins des juifs dans le monde. Il a largement contribué à la recrudescence de l’antisémitisme aux USA, et il a revigoré les mouvements suprémacistes blancs et néo-nazis, dont l’un des chefs de file – Steve Bannon – a été son chef conseiller pendant deux ans. Le rabbin de la synagogue de Pittsburgh, où un suprémaciste blanc a récemment assassiné 11 personnes juives, a dit à Trump en personne qu’il était en grande partie responsable de cette tragédie, ainsi que de la montée de l’antisémitisme aux États-Unis. Je suis content que la grande majorité des juifs ici n’ait pas été dupe de son alliance avec la droite israélienne, qui ne bénéficiera ni à Israël, ni aux juifs du monde, et encore moins à la paix au Moyen-Orient, à mon humble avis. Je regrette aussi profondément qu’une partie de la communauté juive confonde soutien à Israël et soutien au gouvernement israélien du moment… Les deux choses sont différentes, voire contradictoires, et même dans certains cas incompatibles. De même que mon allégeance aux USA est incompatible avec la présidence d’un escroc, autoritaire et allié des organisations néo-nazies et racistes.

 

 

De la bière, une fois

 

Jewpop : Tu arrives à choisir entre sandwich au pickelfleish et agoulou, colombo et tcholent, ti punch et vodka ? Ou bien tu profites de ton « 200% », 100% juif et 100% noir, pour te permettre tous les excès ?

 

J. S.-B. : Je ne suis pas en vérité un être d’excès culinaires. Mes moments d’abandon sont plus de nature artistique ou humaine. J’essaie de manger végétarien la plupart du temps. Et je bois un verre de vin occasionnellement, ou de la bière quand je vais en Belgique.

 

Jazz With an Attitude

 

Jewpop : Après « Jazz Racine Haïti » et « Hazzan », quels sont tes futurs projets ?

 

J. S.-B. : Outre « Hazzan », je viens d’enregistrer, en collaboration avec 3 autres musiciens, « Shijin », un projet futuriste avec des groove improbables et des mélodies très lyriques. J’ai deux projets inédits qui tournent déjà de temps en temps : Créole Spirits avec Omar Sosa, et le Voodoo Jazz trio. J’ai aussi 3 projets qui sont terminés mais qui ne tournent pas encore : The Harlem Suite, Sonekala 2, et le JWA (Jazz With an Attitude), que je joue avec mes élèves dans le cadre de mes ensembles à Berklee. Très honnêtement, je ne suis pas sûr duquel sortira à la suite de « Hazzan »… Peut être un projet que je n’ai même pas encore commencé à écrire ? 🙂

 

Jewpop : Pour conclure, la question « Jewpop beard» ! Combien de temps passes-tu quotidiennement pour tailler ta barbe avec une telle précision ? Tu utilises un coupe-chou, à l’ancienne ? Tu vas chez un barbier ?

 

J. S.-B. : Ha ha ha ! Je ne fais confiance à aucune personne munie d’une arme blanche (juif et noir : on a des raisons d’être un peu paranoïaque !). Je me rase tout seul. Je fais les angles avec mon Gillette Fusion, puis je taille l’épaisseur avec un petit ciseau tout en délicatesse. C’est une opération qui est assez rapide, car je ne veux pas rester éternellement à regarder ma bouille ! Parfois je me rate un peu d’un côté, et je rétablis l’équilibre de l’autre… Ni vu ni connu, “bin ban bun, bocadillo de atùn », comme on dit en Espagne !

 

Propos recueillis par Alain Granat

 
Jacques Schwarz-Bart est en concert vendredi 16 novembre au Théâtre d’Ermont pour le festival Au Fil de l’Oise (20h30) et le 28 novembre à Metz (Les Trinitaires, 20h30)
 
Commander « Hazzan » sur Fnac.com
 
Le site de Jacques Schwarz-Bart

 

© photos : photo noir et blanc Jean-Pierre Dupé / DR

Article publié le 16 novembre 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

 

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