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Maître Joe Mimouni, Serial Lawyer

 

«Monsieur le Procureur, le tribunal vous écoute pour vos réquisitions. Ensuite, pour la défense, vous aurez la parole Maître»

 

La parole ? C’est tout ce qu’elle me donne cette présidente ?! Non mais c’est quoi ce bordel ?! Je ne la donne pas ma parole, moi madame, je la facture ! A 400 balles de l’heure, croyez-moi, ça fait pas cher la plaidoirie qui fait frémir les parents dans le prétoire et trembler jusqu’à la salle des pas perdus. Non mais quel tribunal de débutants. Ils se rendent même pas compte que je vais l’exploser, cette procédure. Et ces témoins aussi. Ça va vriller dans les tympans, j’ai la glotte qui me démange et le code pénal qui s’agite. Accrochez-vous les minables, je vais accaparer l’audience et te la transformer en cirque Bouglione. Demandez le programme, que je vous le détaille au lieu d’écouter ce procureur pompeux et parvenu, jeune et déjà ronflant, débiner ses sornettes. Ah le débutant qui me fait perdre mon temps, ça me rend malade, j’ai ma névrose du médiocre qui se réveille, la main droite qui gratte. Mais je suis pas là pour lâcher un flouze, plutôt pour balancer de la mandale au poids du lingot.

 

La salle est pleine à craquer, j’aurais du les faire payer si j’avais pu… Non, j’aurais du être acteur, je me voyais bien en Depardieu à l’oranaise, avec l’embonpoint travaillé à l’anisette et l’attaché-case débordant de billets violets, façon Alain Delon avec la kippa sous le Borsalino. Au lieu de ça, je finis ma carrière en me coltinant des tocards. Et volontairement en plus. J’ai défendu du braquo, du stup et des proxos en veux-tu en voilà. J’ai bu le verre du kiddouch jusqu’à la lie, j’ai eu envie d’autre chose. Et puis j’ai passé la larme à gauche. Depuis le temps que ce vieux rabbin de la synagogue me tannait de faire quelque chose pour la communauté, j’ai fini par lui donner mon temps et accepter de défendre les bras cassés de mon sang. Jeunes pousses sépharades mal dégrossies par les séries américaines, à se croire invincibles et tomber dans les traquenards bêtes et méchants de la PJ. Pauvres cons.

 

Et dire qu’il a fallu que je reformate tout mon staff pour leur faire plaisir. De la moquette rouge pour éloigner le mauvais œil, une secrétaire pulpeuse pour accueillir le père quand il déposera les honoraires et un collaborateur à la tronche mielleuse de casablancais, pour sourire à la maman et lui tendre la boîte de kleenex. Je fais de l’humanitaire comme d’autres font du droit des affaires et, pour rassurer les tunisiens, j’ai accroché un poisson en céramique de Sidi Bou Saïd qui pend dans le hall. Résultat, les grands-mères s’arrachent ma carte de visite sous la soukka, il n’y a que moi pour sortir leurs petits-fils des entrailles du guéiname de La Santé. Voilà, je suis une star, peinard en fin de carrière qui a décidé de la consacrer à la communauté. Avocat loubavitch sans le chapeau noir ni la redingote, juste le sourire rassurant, jamais à refuser un petit four ou un billet, et prêt à balancer toutes les conneries du monde pour enjoliver la vie et faire pleurer les assesseurs. Mon audience, mon dernier combat pour l’audimat.

 

C’est quoi déjà mon affaire ? Ah oui, Gilles Koskas, un jeune expert-comptable qui a voulu jouer au gangster. Le petit con a monté un restau dont il n’y a de japonais que les robots qui décorent la vitrine, et cherché à se débarrasser des concurrents en leur envoyant des gitans. Il n’y a qu’un tunisien pour croire qu’un gitan sait se contrôler… Ah le débutant ! Manque de bol, le premier commerçant racketté au cutter avait comme beau-frère un commissaire divisionnaire. Autant dire qu’il a pas lâché la monnaie, mais fait sonner illico son portable. Et voilà mon comptable qui attend d’être jugé après avoir regardé pendant des mois en boucle Des chiffres et des lettres à Fleury, pour garder main qu’il me disait.

 

La détention provisoire l’a rapproché de la religion et éloigné de mon cabinet, tant mieux, j’ai toujours détesté les pleureuses. Mais qu’est-ce qu’il a l’air cruche à lire ses téhilim à deux mètres de la tronche des vieux cathos de magistrats. Il paraît qu’il a demandé à l’escorte si on pouvait lui amener à manger casher. T’as raison fiston, et pourquoi pas une mézouza à l’entrée du tribunal ? Les flics lui ont retiré le jambon du sandwich en lui expliquant que c’était à prendre ou à laisser. Je me vois bien plaider la nullité de la procédure pour violation du droit à la liberté de croyance. Affaire Koskas contre Jambon-beurre. Heureusement que les gitans n’ont rien balancé. Remarque, au prix où il les a arrosés, c’est la moindre des choses. Et, perso, ça fera toujours moins d’embrouilles à la sortie et de procès-verbaux à lire. Tant mieux, je ne vais pas m’éterniser, les parents n’ont pas encore fini de me payer, je perds pas mon temps pour du bifton à deux chiffres.

 

Bon, c’est à quel moment que j’entre en scène ? Je veux bien faire dans l’humanitaire mais faut un minimum de décor. Je suis là pour faire grimper la foule au mont Sinaï, pas au Mont de piété. Non mais regarde-moi cette salle miteuse ! Je veux bien que les moulures soient à la Cité et le préfabriqué à Bobigny, mais quand même ! On m’avait promis un son et lumières façon Chambord et je me croirais en HLM. La mise en scène est branquignole et tient pas la route. Il va m’entendre le régisseur du tribunal, on se croirait dans une MJC. En guise de projecteur, une lucarne qui filtre la lumière pour nous étouffer sous la chaleur et un micro digne des années ORTF. Et ce foutu procureur qui n’en finit pas, c’est chiant ce qu’il dit, j’ai jamais mis les pieds dans une église mais on dirait une messe en latin.

 

Dans le box, mon Koskas est livide et l’escorte s’emmerde, on se croirait pendant la haftara de kippour. Ça craint, faut que je les réveille, je ne suis pas venu pour faire de la figuration. Sortez les coings et agitez les clous de girofle, je vais les faire vibrer, donner dans le mégaphone vocal, cacher l’accent pour cracher pointu et envoyer valser toutes ces bonnes âmes. Je vais te mitonner un discours à l’harissa berbère, le genre de sauce maison nature, sans conservateur, qui brûle tout sur son passage. De toute façon, il est pourri ce procès, il n’y a que moi pour lui donner du sens. Et crois-moi mon Koskas, j’ai l’allure qui va avec. Je ne vais rien laisser passer, je vais te refaire l’affaire du Sentier en un seul personnage. Range les téfilines et mets un casque, on va décoller, la fusée Ariane du verbe, c’est moi. Au commencement était ma verve, même mes postillons pratiquent le subjonctif. Tu es prêt ? Tu te souviens de qui je suis ? Le Jacques Vergès d’Oran ? Le Gilbert Collard de la rue Montmartre ? Mieux que ça mon poto, mieux que ça. Je suis Joe Mimouni, avocat au barreau de Paris. « L’Avocat », comme on m’appelle pendant les enchères de Roch Hachana quand je lâche rien et lance des regards sévères au rabbin. Et au Palais, on m’appelle Mimo. « Mimo el maestro ». Parce que j’ai beau être un pied-noir, je plaide comme j’aime : à l’italienne.

A suivre…

 

Joe Mimouni (d’après une idée originale d’Alain Granat)

 

NDLR : Pour des raisons déontologiques, la photo de maître Joe Mimouni a été remplacée par celle de son honorable (et néanmoins ashkénaze) confrère Benjamin Brafman © DR

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