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« Moïse fragile », de Jean-Christophe Attias

 

Le philosophe italien Giorgio Agamben a dit de la puissance véritable qu’elle n’était  pas tant puissance de faire, que puissance de ne pas faire. Grandeur de la retenue, de la petitesse, de la modestie aussi. C’est précisément cette puissance-là de Moïse que Jean-Christophe Attias se propose d’approcher avec «Moïse fragile». Plongée exégétique, pédagogique et profonde à la fois, cet ouvrage tente de nous (re)donner à entendre « un Moïse qui me parle et qui, j’ose l’espérer, nous parle. Un Moïse conçu, si je puis dire, selon l’esprit de ce temps » Moïse notre maître, Moshe Rabbenou, selon la formule consacrée dont on oublie parfois la portée subversive, comme inspirateur d’un judaïsme de l’incertitude et de la question, « une école, oui, tout simplement. Où certains visages, enfantins ou non, brillent parfois d’un étrange éclat. Celui d’un gai savoir. » L’Académie Goncourt ne s’y est pas trompée : le livre vient de remporter le très prestigieux Prix Goncourt de la biographie. Les Goncourt s’en retournent sans doute dans leurs tombes.

 

Noémie Benchimol : Dans votre introduction, vous évoquez brièvement la genèse de ce livre, en disant que l’idée n’est pas de vous, qu’elle vous a été soufflée. Pouvez-vous nous en dire plus sur le cheminement qui fait qu’un historien spécialiste de la pensée juive médiévale se met, comme les exégètes dont il est spécialiste, à écrire sur Moïse?

Jean-Christophe Attias : L’idée ne pouvait venir de moi. Et lorsqu’elle m’a été suggérée, j’aurais tout aussi bien pu ne pas la retenir. J’allais donc, après d’autres, plus grands que moi, plus audacieux aussi, après Ahad ha-Am, Freud, Schoenberg ou Buber, pour ne citer que quelques noms, me confronter à Moïse, me regarder en lui ? Cela n’était-il pas présomptueux ? Certes, je pouvais aussi tenter une histoire longue des représentations culturelles de Moïse, un type d’exercice dont je suis plus coutumier. Mais ne risquais-je pas de me noyer dans une matière énorme ? C’est finalement un tout autre chemin qui s’est imposé à moi, celui-là même qu’avaient parcouru avant moi les exégètes juifs anciens et médiévaux à l’étude desquels j’ai consacré une bonne part de mon activité de chercheur. Si bien que le Moïse de ce livre-ci est à la fois le leur et le mien, parce que si je me suis mis, en quelque sorte, à leur école, je n’ai pas pour autant renoncé à être moi-même…

 

N.B. :  «Moïse fragile», pourquoi ce titre qui sonne à la fois comme un éloge de la vulnérabilité et à la fois comme un avertissement, «Moïse, à manier avec précaution» ?

J-C. A. : Je pense que Moïse est véritablement fragile, et que s’il tombe entre des mains trop grossières ou devient l’objet d’appropriations trop brutales, il se brise ou devient une caricature. Qu’on songe seulement au cinéma, de Cecil B. DeMille à Ridley Scott ! Quand la Bible souligne l’humilité du personnage, elle ne le fait pas en vain. Si Moïse est humble, ne devons-nous pas l’être nous-mêmes ? Ne serait-ce qu’au moment où nous tentons de l’approcher. Car Moïse s’approche, il ne se saisit pas. Et dans le temps même où il nous échappe, il nous révèle à nous-mêmes. Sa fragilité est notre fragilité. Et le récit ambigu de sa vie est invitation à assumer notre propre ambiguïté. Loin de s’épuiser dans la figure écrasante et éventuellement rassurante de l’homme de la Loi, du Prophète et du Maître, Moïse nous aide peut-être plus à approfondir nos doutes qu’à les surmonter. En ce sens-là aussi il est «à manier avec précaution». C’est nous que Moïse met en danger.

 

N.B. :  Vous citez finalement assez peu de sources hors le texte biblique lui-même, comme pour mieux voir le texte «face à face», regarder ses failles pour les interpréter. Or, les exégètes juifs médiévaux justement, dont on sait qu’ils étaient souvent plus libres que ce que l’orthodoxie veut bien nous faire croire, faisaient exactement ce genre d’exercice. Revendiquez-vous cette filiation?  N’êtes-vous pas finalement devenu un chaînon de cette tradition que vous étudiiez jusqu’alors comme objet scientifique?

J-C. A. : Je ne suis certes pas un médiéval, au mieux un médiéviste… Cela dit, oui, c’est vrai, j’assume l’héritage, pas seulement comme chercheur, mais aussi comme juif. Ces auteurs que je pratique depuis tant d’années, je les cite dans ce livre,  je les commente, je me joue d’eux aussi parfois, mais je m’inscris bien dans leur sillage. Ils ne sont plus, désormais, seulement les objets de mon étude. Ils sont les compagnons – les guides souvent – de mon voyage. Je ne suis pas comme eux bien sûr, je ne vis pas dans leur monde, je ne vis pas leur vie, et je n’ai pas leur foi. Reste que nous conversons ensemble. Même si, à la fin, je dis, moi, ce que je veux. Ma fidélité et ma liberté sont les deux faces d’une même médaille. Et elles ne sont que le reflet de cette fidélité et de cette liberté qui animaient mes illustres prédécesseurs.

 

N.B. : Dès les premières lignes de l’introduction, on remarque le livre est remarquablement bien écrit, que les formules sont percutantes, ciselées, recherchées. Avez-vous pris un plaisir particulier à l’écriture de ce livre ? En quoi est-il différent de vos précédentes expériences d’écriture ?

J-C. A. : Je ne sais pas si l’on écrit jamais avec plaisir… Mais il est vrai que ce livre-là, je l’ai écrit dans une certaine allégresse, ce qui, me concernant tout au moins, est plutôt inhabituel. Je ne l’ai pas écrit pour mes «collègues». Je ne les ai pas autorisés non plus à regarder par-dessus mon épaule pendant que j’écrivais. Je n’ai pas cherché à apporter les preuves de je ne sais quelle érudition sèche et pesante. C’est en fait peut-être la première fois que je m’autorise à écrire vraiment. Sans redouter les objections. Sans même chercher à les prévenir. Sans sacrifier aux rites augustes mais un peu tristes tout de même de l’Académie… Essayant de parler simplement, avec une voix singulière, et parfois ironique, à l’oreille de mon lecteur, quel qu’il puisse être. Juif ou pas. Croyant ou non.

 

N.B. :  Sans jamais faire de l’idéologie de mauvais goût, on sent que vous prêtez à votre Moïse des valeurs disons «post-modernes», comme le fait d’être en perpétuel décalage avec une identité fixe et monolithique, d’être déterritorialisé, d’être une figure ambivalente de virilité et de féminité, qui n’est pas sans évoquer la philosophie du care. Avez-vous voulu en faire un garde-fou contre les tentations identitaires et nationalistes ? Votre Moïse a-t-il une portée actuelle, et osons le mot, politique ?

J-C. A. : Mon Moïse est double, triple, contradictoire et incertain, rétif à toute assignation identitaire précise. Ce n’est tout de même pas pour rien que la tradition juive elle-même hésite, tantôt le magnifiant, tantôt soulignant ses limites. Moïse ne sert à rien, il ne sert à personne. Ou pour le dire plus précisément : il ne sert rien, il ne sert personne (à part Dieu, peut-être, si Dieu existe). Il est un maître de liberté, soit le contraire d’un maître. Il nous a transmis la Loi, mais libre à nous de nous y soumettre, ou pas. Il nous ouvre la porte, mais lui-même ne franchit pas le seuil. C’est bien le moins que ce livre lui ressemble un peu. Je mène certes mon lecteur là où je veux le mener. Mais je n’ai pas voulu le contraindre. Je le fais en quelque sorte entrer dans l’atelier de l’exégète, entendre ses questions, et partager ses doutes. À lui seul de tirer de tout cela une «leçon», ou pas. Comme disaient les médiévaux, lorsqu’ils ne voulaient pas (ou ne pouvaient pas) tout dire : ha-maskil yavin. L’homme intelligent comprendra…

 

Noémie Benchimol

 

Article publié dans l’édition française du Jerusalem Post, publié avec l’aimable autorisation de son auteur

Moïse fragile, de Jean-Christophe Attias, Alma éditeur, 2015

© photos : DR

Article publié le 15 juin 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop / JPost

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