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Nos années Deauville

 

Le mur de Berlin d’hier, c’était l’A13. Au nord les ashkénazes, au sud les sépharades. Le périph’ à la porte d’Auteuil, c’est le tronçon magique qui sépare les deux coins qui méritent d’exister pour la communauté juive venue s’émanciper de Paris et rompre avec la routine des Berbèche, Koskas et autres grands argentiers du peuple élu. En voiture Shimone ! Faites vos jeux, Deauville est à nous, rien ne va plus ! Paris-Deauville, c’est un peu l’axe du bien. Les péquenots et patosses qu’on croisera à l’aire de repos n’auront qu’à bien se tenir. On arrive en rangs serrés, forts en gueule et friqués comme personne. A chaque époque son débarquement. A Deauville, c’est tous les week-ends que les G.I. de la communauté bombardent.

 

Deauville, c’est à l’origine une obscure contrée ashkénaze. Terra incognita du vouzvouz tendance vison bon chic-bon genre. Quand le schmatess rapportait suffisamment la semaine, on fermait les boutiques, rangeait les patrons et les dés à coudre, et ça filait se bronzer la gabardine doublée laine sur les planches. Fallait être sacrément névrosé pour acheter une baraque dans une région pluvieuse en rêvant qu’il y fera bon. La Normandie a été faite pour les ashkénazes : il n’y a qu’eux pour kiffer le rayon de soleil seulement s’il y a eu juste avant un orage et une pluie battante. C’est un trip de névrotique, tu hypothèques ton appart en escomptant une hypothèse de dix week-ends au soleil par an. Le tunisien a trusté Juan-les-Pins dans les années 80 pendant que l’ashkénaze s’entassait sans se plaindre dans le bac de Trouville. Le combat de la doudoune sans manche de chez Chevignon versus la chemise en velours sous le pull col V et le manteau élimé de Woody Allen. Choisis ton camp mon frère, le marocain romantique t’emmène à Antibes quand le yeke va te les peler dans une crêperie à Honfleur. Mais ça, c’était avant. C’était il y a bien longtemps. Un jour, le réchauffement de la planète a créé l’incertitude de la météo un pont de novembre, et c’est tout un monde qui s’est écroulé. Les polonais sont descendus vers Cannes et la deuxième génération de la Casbah de Neuilly, Vincennes et du seizième a migré vers le péage de Pont-l’Evêque. Le chassé-croisé le la communauté toute l’année… Et quand l’A14 a été créée, tout s’est accéléré.

 

 

Deauville, dernier arrêt avant de se ruiner avec le sourire. Le week-end a commencé Gare Saint- Lazare avec un serveur malien qui te sert un crudité-thon chez Class Croûte, et tu débarques dans une ville qui aurait mérité d’être inscrite au Monopoly. La rue Désiré Le Hoc a voulu concurrencer la rue de la Paix. A l’époque du franc, de Popeck et de la Renault Alpine qui faisait rêver mes cousins, ma grand-mère disait que le péage de Deauville est le seul endroit où les juifs sont contents de jeter de l’argent par la fenêtre. Prépare le portefeuille et annonce-le en douceur à ton banquier, ici on lâche les billets ! Et on repart à poil, c’est le jeu, le premier qui l’oubliera rentrera par la gare et sans billet. Money never sleeps. Il y a quelques générations, les polacks de Normandie ne connaissaient de Casino que le supermarché de l’avenue de la République, là où on pouvait trouver des plats cuisinés de chez Marie qui ressemblaient à du tchoulent, et de la matsa (non consistoriale) toute l’année. Quand les sépharades ont débarqué, Lucien Barrière a failli se convertir et imposer la partie de chkobba et le rami israélien sur le tapis vert. L’oseille à Deauville, c’est comme un costume blanc aux soirées d’antan d’Eddie Barclay. Si tu viens sans, ça se remarquera au premier coup d’œil et tu passeras pour le dernier des clodos. Il n’y a pas d’endroit cheap. Chaque lieu de convivialité révèle le camp qu’on a choisi. A l’époque, les ashkénazes pestaient contre les juifs religieux en se resservant des moules farcies aux Vapeurs, aujourd’hui, les tunisiens rêvent qu’on invente un cidre au goût de Boukha et une arrière-salle au Normandy pour faire un shabbat entre amis. Deauville, capitale du caprice, banlieue dorée des Hauts-de-Seine et terre d’asile des kiffeurs. Veni vidi wi-fi. Je suis arrivé, j’ai tout claqué et je me suis refait.

 

 

Deauville, la vie juive en service continu. On passe d’un écosystème à l’autre, comme à Jérusalem. Allons bruncher au Bar du Soleil, il paraît que la sole meunière à 45 euros vaut le détour. S’il reste aussi peu de places assises qu’au kiddouch de la bar-mitsva du fils de Daniel Lévi, filez au Bar de la Mer, vous profiterez, après une queue d’attente plus longue que celle d’une vente privée chez Maje, d’une vue imprenable sur le parking et son ballet de Ferrari, Audi Q7, Lamborghini et autres véhicules de gominés en Nike Air. Il suffira de digérer l’addition à trois chiffres en remontant la rue Eugène Colas vers la Maison de la Presse, la seule librairie au monde qui compte plus de livres israéliens et d’essais d’apologie du sionisme que les centres Rachi et Edmond Fleg réunis. Si on voulait que Dieudonné se suicide, il suffirait de l’envoyer bouquiner dans cette librairie qui est à l’amour du judaïsme ce que Châtelet-les-Halles est aux blacks décolorées en baskets à semelles compensées. Enfin, Chez Miocque, les grands-mères aux bras porteurs des stigmates de Treblinka forcent le respect. Elles ont connu la faim, la soif et le typhus, et se suffisent d’une seule assiette de harengs pommes-de-terre à l’huile pour être rassasiées, c’eût été trop indécent d’en commander davantage, alors que les fils des tunes de la table d’à-côté hurlent et torturent les serveurs pour avoir un chocolat-liégeois, des Bisslis et du Coca dès l’entrée. Heureusement, une fois arrivés chez Martine Lambert, les parents se rachèteront une conscience avec un cornet à dix euros les deux boules, la faiblesse ne connaît pas la crise, heureusement que la magicienne des boules sait parler avec autorité.

 

Et puis chabadabada chabadabada, les Planches. La promenade des parisiens la plus célèbre de la région. Le jeu n’est pas de chercher des stars dans la foule qui se balade ou de reconnaître les noms de personnalités des cabines de bain, c’est d’éviter de retrouver en un dimanche ses ex, ses cousins et toute la synagogue venue se ressourcer avec l’arsenal des Ray-Ban, pashminas et trench-coats. Il ne sert à rien de les éviter, on les retrouvera le soir autour d’une pizza végétarienne chez Il Parasole. Résultat, sur la tayelet comme dans la rue des Rosiers, on s’arrête tous les deux pas pour claquer une bise, demander des nouvelles des uns et des autres, et promettre de se rappeler-boire-un-verre-dîner-à-la-maison. Shining sur la côte normande. Ambiance familiale avec toujours un oncle qu’on n’a pas envie de revoir et à qui on est obligé de faire la conversation. Mais il y a pire. Bien pire. L’A13 dans le sens du retour. Pour une fois, aucun sectarisme ni communautarisme qui fait mal. Arrivé aux portes de Paris, tout celui qu’on croisera donnera des envies de meurtres, sans distinction.

 

Benjamin Médioni

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© photos : DR

Article publié le 3 janvier 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

 

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