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Olivier Guez révolutionne la rentrée littéraire

 

Il se balade entre Paris, Berlin et l’Amérique du sud, avec sa chemise en jean et ses petites obsessions. L’impossible retour des juifs en Allemagne, la grandeur de la démocratie américaine, la magie envolée du football brésilien. Pour son premier roman, Les révolutions de Jacques Koskas (Belfond), Olivier Guez répond aux questions de Jewpop et il ne mâche pas ses mots. Interview.

 

Laurent-David Samama : Commençons par évoquer le destin de Jacques Koskas, le personnage principal de ton roman. Tout au long du livre, volontairement ou non, il semble être en constant décalage avec son milieu. Koskas est ainsi un gosse séfarade qui naît dans l’Est de la France, il est aventurier dans un monde terre-à-terre. Se dessine donc au fil des pages le portrait d’un type qui n’est jamais à sa place dans les lieux qu’il traverse…

Olivier Guez : Exactement. Il a une science du décalage qui est assez impressionnante, Koskas est toujours en diagonale… Jamais là où il ne devrait être, un inadapté. Il vient d’une famille à majorité séfarade, avec une figure paternelle dans le rôle de la mère juive, et une mère juive au caractère de père protestant ! Il essaie de trouver son espace vis-à-vis de ce père envahissant, un drôle de bonhomme tout de même, mi-mère juive, mi-mormon, toujours sobre, dévôt, responsable. Jacques doit se démarquer de ce père… Jacques Koskas est un idiot génial, bref, une tête à claques…

Alain Granat : Quelle influence a l’Alsace, ce territoire que l’on aurait dû rendre depuis longtemps à l’Allemagne, sur la personnalité du héros de ton roman ?

Olivier Guez : L’Alsace est un territoire qui n’aurait jamais dû quitter l’Allemagne, on est d’accord ! La grandeur de l’Allemagne wilhelminienne, tout de même… Quelque part, la grande chance de l’Allemagne, c’est d’avoir cédé à temps à la France l’Alsace et tous les séfarades qui y sont arrivés. Les Allemands ont eu du nez (rires) ! Ils devraient être reconnaissants à Clemenceau à jamais ! C’est peut-être pour ça qu’ils ont perdu la Grande guerre, ils ont senti qu’un vent du Sud arrivait. Mais plus sérieusement, c’est vrai que le choc a été rude pour les séfarades arrivés dans l’Est. Quand mon père est arrivé à Strasbourg de Nabeul, en 1963, on l’a traité comme un immigré de troisième zone.

 

 “J’avais envie de faire ce que font les juifs américains depuis longtemps : rire de nous, nous prendre un peu moins au sérieux”

 

LDS : Autre signe distinctif de Koskas, son mode de vie hédoniste orienté vers la jouissance qui lui confère un côté très « seventies »…

OG : Oui, il souffre du complexe d’Amicalement Vôtre. Quand vous grandissez en regardant religieusement cette série tous les samedis après-midi, rien que le générique, on se dit «c’est ça la vie !» : conduire des Ferrari, vivre de grandes aventures, passer d’une fabuleuse créature à l’autre… La réalité de Jacques Koskas est un peu différente. Coincé entre un père étouffant et la société du début des années 2000 redevenue très conservatrice, resserrée autour de la famille, mon «héros» est en rupture, son imaginaire, assez infantile, est resté bloqué dans les 60-70’s. Je ne voulais pas en faire un «Alsacian Psycho». Je me suis nourri de beaucoup de choses pour construire mon personnage, notamment d’un livre qui a énormément compté pour moi, Herzog de Saul Bellow, drôle et délirant mais aussi très dense intellectuellement. J’ai recyclé les écrits de Michel Foucault sur la sexualité dans l’Antiquité, des années d’analyses économiques à La Tribune mais aussi beaucoup de lectures autour de la sexualité juive, comme Eros & Jews, un livre hyper sérieux, pour nourrir les délires érotico-intellectuels de Jacques Koskas.

Mais je voudrais insister sur quelque chose, très important pour moi avec ce roman : il est certes de moins en moins simple d’être Juif en France, mais ce n’est pas la chose la plus compliquée au monde non plus. J’avais envie de faire ce que font les juifs américains depuis longtemps : rire de nous, nous prendre un peu moins au sérieux, arrêter de pleurnicher. Que l’on puisse à la fois s’interroger, mais d’une manière totalement différente. Ce que vous faites sur Jewpop ! Et autant la littérature nord-américaine est extrêmement riche en la matière, tout à fait décomplexée, de même que la presse juive américaine, autant en France, c’est différent. Nos années 1970 représentaient cet état d’esprit. Aujourd’hui, un film comme Les aventures de Rabbi Jacob serait  compliqué à monter. C’est un « virage » que nous ressentons tous. A l’époque de «Rabbi Jacob», la culture juive était devenue une partie de la culture française. Et cette culture, judéo-française ou judéo-européenne, qui est l’une des obsessions de Jacques Koskas, malheureusement disparaît. L’un des objectifs du roman, c’était «relax, détendons-nous un peu» et  «affirmons-nous, mais d’une manière différente, pas seulement sur le mode : tout le monde nous déteste !».

 

Le sionisme et Israël font figure de «vache sacrée» pour les juifs français”

 

LDS : Justement… Koskas s’affirme comme un juif français. Israël arrive bien plus tard, avec un regard fantasmé d’européen…

OG : Koskas a sa place en France, en Europe, et il n’a pas cette espèce de relation délirante à Israël que l’on voit souvent ici. C’était aussi important de l’exprimer dans le roman. Dans le livre, je parle de tous les événements dramatiques récents qui ont touché la communauté juive, l’assassinat d’Ilan Halimi… Je ne suis pas dupe, mon héros non plus, mais je les traite sur un ton différent.

AG : «Israël, une révolution érotique», concept hilarant et absurde : comment t’es venue l’idée de cette « thèse » qui illumine Jacques Koskas ?

OG : Le sionisme et Israël font figure de «vache sacrée» pour les juifs français. On ne dit rien, on ne touche pas, et surtout on ne se moque jamais. Israël, je crois qu’il faut en rire aussi. Il faut retrouver l’esprit irrévérencieux des années 60’s – 70’s. Irrévérence peut rimer avec tendresse. Je me souviens par exemple d’un documentaire génial, Les panthères noires, sur une bande de branleurs juifs marocains qui imitaient les Black Panthers ! Je me suis dit que le meilleur moyen de sourire d’Israël, c’était d’inclure la dimension sexuelle du sionisme, qui a vraiment existé, mais qu’on a oubliée. Regardez les photos des pionniers des années 1930 en Palestine, fondamentalement proto-fascistes, avec des jeunes gens musclés et des jeunes femmes bien en chair, comparées aux photos de Vishniac prises en Pologne à la même époque, avec des mecs pâles et maigrichons. L’imagerie sioniste de l’époque est très chargée érotiquement. Dans les milieux juifs traditionnels, en particulier religieux, le rapport au corps, à la nudité, au sexe, est quasi tabou. On peut à la limite en rigoler, mais c’est tout. Voilà comment est né  l’opuscule délirant de Jacques Koskas, un livre dans le livre.

LDS : Tu as des lecteurs qui le prennent mal ?

OG : Pas vraiment pour l’instant, les critiques sont bonnes, mais, par exemple, le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme m’a dit niet ! Je ne sais pas pourquoi, mais on n’y discutera pas des Révolutions de Jacques Koskas. Je ressens une certaine pudibonderie dans la communauté juive française et dans les milieux juifs institutionnels. 45 ans après la publication de Portnoy ! De fait, je n’ai pas encore fait de conférence dans le milieu juif et d’ailleurs je profite de votre immense lectorat pour lancer un appel : il faut discuter en public de la révolution érotique sioniste, D’autant que sous couvert d’aventures en tous genres, Koskas aborde des thèmes très sérieux, notamment la question de l’identité juive contemporaine en France et en Europe.

 


AG : Il y a beaucoup d’affinités avec deux autres auteurs dont tu me sembles assez proche : Laurent Sagalovitsch, et Olivier Benyahya. Sagalovitsch en particulier, pour votre passion commune du foot, des héros décalés pour qui le sexe joue un rôle éminent. Benyahya pour son côté percutant, moderne et provocateur. Avec comme dénominateur pour tous, un humour ravageur et caustique !

OG : C’est vrai, on m’a parlé de Laurent Sagalovitsch, il faut que je le lise ! Et Olivier Benyahya est un grand ami.

LDS : Revenons au personnage principal. Dans le roman, les juifs changent mais Koskas ne change pas. On peut dire cela ?

OG : Je ne sais pas si c’est l’influence de Singer, mais Koskas est presque un conte philosophique, avec une dimension réaliste magique, influencée par la littérature baroque sud-américaine… C’est la grande chance du judaïsme européen, marqué par tant d’influences. Je trouve dommage qu’on se parle si peu entre juifs européens : c’est aussi cette dimension européenne que j’ai voulu rendre dans le roman.

AG : Et le personnage haut en couleurs de Serena Bensoussan, que peux-tu nous en dire ?

OG : On a tous eu un jour envie de «punir» une Serena Bensoussan, une princesse juive parisienne trop choyée par ses parents, qui se dope au Coca Light et a la curiosité un peu limitée… C’est dommage. J’ai l’impression d’un repli de l’identité juive, qui s’est pourtant longtemps manifestée par une immense curiosité et une grande ouverture au monde. C’est pourquoi Vienne est le fantasme historique du roman, une référence qui en recoupe des milliers d’autres : l’invention de la modernité dans l’Empire austro-hongrois, la seconde renaissance européenne, fondamentalement juive. Cent ans plus tard, on tourne entre feu Les Ailes, Marrakech, les vacances à Tel-Aviv au mois d’août, alors que (presque) le monde entier nous tend les bras. J’ai eu envie de me moquer de tout ça. Un peu de distance, d’ironie, ne font pas de mal. Maintenant, plein de gens qui passent leurs vacances à Eilat ou Tel-Aviv ont apprécié le livre. L’avenir s’annonce donc radieux !

LDS : Tu penses que les juifs dont tu parles vont se reconnaître dans le livre ?

OG : À mon avis, ils lisent d’autres choses…

AG : Tu veux en profiter pour balancer des noms ? Eliette Abécassis, Marc Levy… ?

OG : Hier soir, J’ai croisé Marek Halter, l’inventeur de la barbe, alors respect… Et je n’ai jamais lu Eliette Abécassis, que j’ai croisée récemment. On est devenus amis sur Facebook, donc je ne dirai rien sur ses livres que je n’ai pas lus ! Vous serez gentils de m’envoyer l’interview avant de la publier !

 

“La culture judéo-arabe, comme la culture judéo-européenne, est en train de disparaître au profit d’une culture juive mondialisée”

 

LDS : Prolongeons un peu cette réflexion. Si les auteurs masculins évoquent généralement peu les sujets que tu traites dans Les révolutions de Jacques Koskas, les femmes juives qui écrivent, elles, ne s’en privent pas. Colombe Schneck, Karine Tuil, Emilie Frèche, Amanda Sthers… Les femmes parlent-elles mieux, avec plus de finesse, de ces questions de sexualité, de rapport au monde juif ?

OG : Il faut leur demander ! Je pense que j’ai un truc en commun, physiquement, avec Amanda Sthers. J’aime beaucoup Colombe Schneck, elle porte quelque chose, elle me touche. Ma trajectoire et ma vision du monde sont néanmoins très différentes. Par exemple, le mot Shoah n’est jamais prononcé dans le livre, même si je tourne autour. On peut même dire que la quête de Koskas butte sur la Shoah. Il est à la recherche d’un monde que la Shoah a annihilé. Pour moi, la Shoah est davantage un vide métaphysique que personnel, parce que ma famille est passée au travers. D’une manière générale, ce qui a aujourd’hui disparu, ce sont les passeurs, ces juifs qui parlaient cinq langues, qui faisaient le lien entre les peuples européens… Et c’est pour cela que je m’amuse avec les langues dans le roman. On trouve aussi  des aphorismes judéo-arabes dans le roman, parce que la culture judéo-arabe, comme la culture judéo-européenne, est en train de disparaître au profit d’une culture juive mondialisée. Plus personne ne parle de culture judéo-arabe. Pour les Arabes, ça n’a jamais existé, et les juifs arabes s’offusquent :  « pas du tout, on est français, ou israéliens… ». On a complètement oublié que Bagdad était une ville au tiers juive dans les années 1940 et pas au Moyen-Âge ! Il y a eu une transmission d’un certain folklore, mais pas de la langue ni d’une véritable culture. J’ai aussi voulu transmettre un peu de cette identité judéo-arabe dans le roman, une partie de mon héritage. Bref, pour répondre à ta question initiale, les auteurs féminines que tu as citées sont, me semble t-il, assez éloignées de l’univers de Koskas.

 

“Koskas est assez emblématique de nos générations, les 25-45 ans”

 

LDS : Finalement, notre fameux Jacques Koskas, il tourne bien ou mal ?

OG : Bonne question ! Je vais m’en sortir par une pirouette : je pense qu’il ne cesse de tourner… À un moment, je voulais l’appeler « L’homme-toupie », en hommage à « L’homme-dé », l’un de mes romans préférés. Un personnage comme ça, sa vie, c’est de tourner. Une forme de fatalité… J’en reviens à cette histoire de judaïsme européen : Koskas a cette passion pour les fêtes chrétiennes. Pour un juif allemand, Noël était dix fois plus important que Chavouot ! Aujourd’hui, parler de Noël, quand tu es juif en France, c’est un sacrilège ! Ce n’est pas pour cela qu’on se renie, au contraire.

Koskas est un nomade, un juif errant post-moderne, il ne peut continuer qu’à tourner par définition. On a tous en nous des exils, des départs forcés. C’est ce qui a toujours caractérisé les Juifs : au bout d’une génération, ils parlaient mieux la langue que tout le monde, avaient besoin de s’exprimer, il y a mille exemples parmi les « israélites français » et les juifs allemands, ces derniers ayant sans doute poussé à leur paroxysme cette idée. C’est une quête sans fin par définition.

AG : C’est une qué-quête sans fin !

OG : Absolument, quand la montée de sève arrive, Koskas oublie tout, les fêtes juives, Noël… Faut-y aller !

LDS : D’ailleurs, juif ou pas, c’est un type de 30 ans comme beaucoup d’autres : indécis, un peu cynique, peu résolu à s’engager dans une voie…

OG : Koskas, c’est sûr, c’est pas Germinal. Il est issu d’un milieu assez privilégié, fait partie d’une génération qui a fait de bonnes études, élevé comme un poulet de compétition, qui a mille portes à potentiellement ouvrir devant soi… Mais laquelle choisir ? Oui, Koskas est assez emblématique de nos générations, les 25-45 ans. Sauf que lui a, de surcroît, un taux de testostérone qui complique pas mal les choses !

LDS : Tu veux conclure sur quoi ?

OG : J’aimerais bien discuter du roman avec le public, qu’on débatte et qu’on rigole un peu, éventuellement.

AG : Ajoutons quand même que tu es, avec ce livre, l’inventeur de la vanne Krautrock (on ne la révèlera pas !), tu en es fier ?

OG : Oui ! C’est pointu et je suis fier que Jewpop s’en soit aperçu !

 

Entretien réalisé par Laurent-David Samama et Alain Granat

Les révolutions de Jacques Koskas, d’Olivier Guez (Belfond, 336p., 19€)

Olivier Guez est l’auteur de L’impossible retour, une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945 (Flammarion, 2007), Prix du meilleur livre d’Histoire et de recherche juives 2007, et de Éloge de l’esquive (Éditions Grasset et Fasquelle, 2014). Correspondant du Frankfurter Allgemeine Zeitung pour la culture à Paris, il travaille régulièrement pour plusieurs grands médias internationaux et français dont le NY Times, Le Monde, Le Figaro Magazine, L’Express, Der Freitag, Il Foglio… Entre 2000 et 2005, il fut reporter au service service Économie Internationale de La Tribune.

 

Copyright photos : Catherine Gugelmann/ Opale/ Editions Belfond

Article publié le 23 septembre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Éditions Tryptique

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