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Philip Roth, il était une fois en Amérique

Philip Roth

 

Philip Roth est mort hier à l’âge de 85 ans. Le plus important écrivain américain contemporain laisse orphelin des centaines de milliers de lecteurs, en particulier en France, où il se disait «sanctifié».

 

“Je ne suis pas un écrivain juif américain. Je suis un écrivain américain tout court”

 

De Goodbye, Columbus, son premier recueil de nouvelles publié en 1959, à son ultime livre Nemesis, l’auteur laisse une bibliographie imposante, emplie d’exubérance, comme le souligne son ami Alain Finkielkraut qui réagit à sa disparition dans les colonnes du Monde. Témoin lucide et acerbe de la société américaine, créateur de ce que l’on nommera plus tard le genre de l’“autofiction”, Philip Roth refusait de se voir catalogué comme «écrivain juif américain», affirmant «Je suis un écrivain américain tout court.»

 

Repéré par The New Yorker alors qu’il a seulement 25 ans, son premier texte La personne que je suis est publié par le mythique magazine en 1958, bientôt suivi par Défenseur de la foi, une nouvelle extraite de Goodbye, Columbus qui marquera les débuts de la fausse réputation de «mauvais juif » attribuée à Roth. Le jeune auteur provoque un tollé dans la communauté juive, des lecteurs du New Yorker se désabonnent du journal tandis que l’écrivain est condamné par l’Anti-Defamation League et par plusieurs éminents rabbins, qui voient dans ses écrits un portrait dégradant de la société juive américaine d’alors, au point de traiter Roth d’antisémite… Un rabbin allant jusqu’à exiger qu’on le réduise au silence, précisant qu’au Moyen-Âge, les Juifs auraient su comment lui régler son compte ! Saul Bellow disait  de Goodbye, Columbus «C’est un premier livre mais ce n’est pas le livre d’un débutant», le recueil sera couronné du National Book Award.

 

Philip Roth

 

“Dans La Plainte de Portnoy, j’ai trouvé une voix”

 

Ce ne sont que les débuts des rapports mouvementés qu’entretiendra Roth avec certains de ses coreligionnaires. 10 ans et 3 romans plus tard, la bombe Portnoy éclate au visage des lecteurs, érigeant – entre autres – la masturbation dans les toilettes comme scène culte de la littérature américaine. Portnoy et son complexe (ou La Plainte de Portnoy) est un immense succès, tant aux USA qu’à l’international, avec 420 000 exemplaires vendus en 3 semaines aux États-Unis et plusieurs millions dans le monde. Un succès au parfum de scandale, qui voit le héros du roman, Alex Portnoy, 33 ans, en rupture avec sa famille juive de Newark – ville-personnage à part entière dans l’œuvre de Roth – partir à la conquête de l’Amérique en séduisant des femmes, bardé de ses «irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse».

 

Portnoy n’est que le premier personnage juif d’une longue série dans l’œuvre de Roth, de Nathan Zuckerman à Peter Tarnopol en passant par David Kepesh, Mickey Sabbath et… Philip Roth. Dans un passionnant entretien publié dans Libération en septembre 2017 avec l’ex-directrice du Monde des livres, Josyane Savigneau, qui deviendra son amie, l’auteur explique avoir trouvé sa voix avec le personnage d’Alex Portnoy : “Dans mes premiers livres, j’essayais de savoir quel genre d’écrivain j’étais. À cette époque je n’étais évidemment pas conscient de ce que je faisais, mais c’était bien ça qui me guidait… Quel est mon point fort ? Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? Qu’est-ce que je cherche ? Dans la Plainte de Portnoy, j’ai trouvé une voix. Et ce n’était pas tant ma voix que la voix qui convenait pour ce livre, ou pour ce rôle, si vous préférez. J’ai appris avec l’expérience que chaque livre suscite le type de voix et la variation dans le ton qui rendront le mieux justice au sujet évoqué. Portnoy a sa propre musique ; Je crois que vous pourriez constater que cela est plus ou moins vrai pour la plupart des romans que j’ai été amené à écrire au cours de ma vie.”

 

Philip Roth

 

“J’ai gagné !”

 

Avec Portnoy, Roth s’était définitivement aliéné l’establishment juif américain, mais avait conquis les lecteurs. Il faudra attendre l’année de ses 80 ans pour que la communauté juive américaine lui rende enfin hommage, soulignant « tout ce qu’il a apporté à la littérature américaine du XXeme siècle » lors d’une cérémonie organisée dans la plus grande synagogue de New York, sur la Ve Avenue. Un extraordinaire moment que raconte Josyane Savigneau dans Vanity Fair :  “en 2013, entendre un rabbin, devant une salle bondée, célébrer la place éminente de Roth dans la littérature du XXe siècle… Le plus drôle restait à venir. Des lectures de textes. J’étais sûre qu’on allait lire un passage de Pastorale américaine, peut-être le plus consensuel de ses romans – ce fut le cas – et qu’on allait bien se garder de faire résonner le nom de Portnoy dans une synagogue, fût-ce dans l’auditorium. Je me trompais. Certes, ce n’était pas un passage qui aurait encore provoqué des remous, mais tout de même. Lorsque je lui raconte tout cela, trois jours plus tard, je dois être la quatrième ou cinquième personne à laquelle il demande de lui faire le récit. Quand j’arrive à Portnoy, il lève les bras et s’écrie : «J’ai gagné !» Oui, il a gagné, il a prouvé que la littérature, au bout du compte, est plus forte que les préjugés.”

 

Philip Roth aura presque tout gagné, si ce n’est le Nobel de littérature. Pour Alain Finkielkraut, c’est « un scandale absolu qui discrédite de façon définitive, à mes yeux, le jury de Stockholm ». Josyane Savigneau raconte sur l’antenne de France Inter que « c’était devenu un gag pour lui. Chaque année on en parlait, c’était devenu drôle ! » ajoutant que « Le Nobel a quand même raté beaucoup de grands écrivains, n’est-ce pas ? Proust, Joyce… je ne ferai pas toute la liste. (…) Et quand il a écrit La Bête qui meurt, qui est un livre assez sexuel, son agent l’a appelé : dis donc, tu viens encore de rater le Nobel ! ». Mais Roth aura eu, outre la multitude de prix – dont le Pulitzer – qui ont récompensé son travail, l’honneur de se voir édité vivant dans la très prestigieuse collection de la Pléiade l’année dernière.

 

Philip Roth Pléiade

 

“Trump n’est personne”

 

Si la question du judaïsme dans la culture occidentale tient une place centrale dans l’œuvre de Philip Roth, c’est en formidable observateur de la société américaine qu’il exprime son art de la littérature. Beaucoup considèrent Pastorale américaine, qui lui vaudra le Pulitzer, comme son chef-d’œuvre. Le premier tome de cette superbe trilogie (J’ai épousé un communiste et La Tache) impose Roth comme le grand pourfendeur de cet American dream, qui voit le héros de La Tache, Coleman Silk, enseignant noir au teint clair, se faire passer pour blanc et juif afin de ne pas être défini par sa couleur de peau. Ce magnifique roman sur le mensonge et le secret dénonce aussi les ravages du « politiquement correct ». Le livre, qui lui vaudra le Prix Médicis étranger, est un immense succès en France avec plus de 300 000 exemplaires vendus. Au regard des ventes américaines (50 000 exemplaires), on comprend mieux pourquoi Roth se désespère de ses compatriotes et d’écrire alors pour des « sourds », comme il le déclarera à Josyane Savigneau dans un excès de provocation qui lui était coutumier. De même, quand on lui demande quels sont ses romans préférés, il répond «Le Théâtre de Sabbath parce que beaucoup de gens l’ont détesté, et Pastorale américaine, parce que beaucoup de gens l’ont aimé.»

 

Visionnaire, Philip Roth l’est aussi en matière de politique lorsqu’il écrit Le Complot contre l’Amérique (publié en 2004), l’un de ses grands best-sellers aux États-Unis, un roman qui imagine l’élection de l’aviateur pro-nazi Lindbergh en lieu et place de Roosevelt en 1940. L’auteur se défendait de toute analogie que l’on a pu faire par la suite avec Donald Trump, soulignant avec son humour acerbe dans une interview publiée dans Le Monde que « Non. Lindbergh était très à droite, c’était un raciste authentique et un suprémaciste blanc mais, comparé à Trump, c’était Einstein. Lindbergh était aussi un authentique héros doublé d’un ingénieur, quelqu’un de vraiment brillant et de distingué. Trump n’est personne. C’est un pur voyou odieux et ignorant. Donc non, je ne vois pas l’analogie. »

 

Philip Roth

 

“Écrire est une immense frustration”

 

Sur son travail d’écrivain, Philip Roth déclarait à Society combien «Écrire est une immense frustration, c’est une frustration quotidienne, sans parler de l’humiliation» et citant le boxeur de son enfance, Joe Louis, qui avait quitté le ring invaincu, disait «J’ai fait du mieux que j’ai pu avec ce que j’avais», après avoir passé « 50 années dans une pièce aussi silencieuse que le fond d’une piscine, à espérer ma ration quotidienne de prose utilisable ».

 

Dans sa revue de presse sur France Inter consacrée à l’auteur, Claude Askolovitch rappelle aussi ce que Roth disait des lecteurs : « Un vrai lecteur de romans, c’est un adulte qui lit, disons, deux ou trois heures chaque soir, et cela, trois ou quatre fois dans la semaine. Au bout de deux à trois semaines, il a terminé son livre. Un vrai lecteur n’est pas le genre de personne qui lit de temps en temps, par tranches d’une demi-heure, puis met son livre de côté pour y revenir huit jours plus tard sur la plage. Quand ils lisent, les vrais lecteurs ne se laissent pas distraire par autre chose. Ils mettent les enfants au lit, et ils se mettent à lire. Ils ne tombent pas dans le piège de la télévision, et ils ne s’arrêtent pas toutes les cinq minutes pour faire des achats sur le Net ou parler au téléphone. »

 

Interviewé par l’essayiste britannique Hermione Lee en 1984 pour la prestigieuse revue littéraire The Paris Review, Philip Roth, à la question « Avez-vous un lecteur de Roth en tête quand vous écrivez ? », répondit « Non. J’ai parfois un lecteur anti-Roth en tête. Je me dis : “ Qu’est-ce qu’il va détester ça ! ”. C’est peut-être juste l’encouragement dont j’ai besoin. »

 

L’immense créateur des « Antisémites anonymes » continuera longtemps à inspirer la rédaction de Jewpop. Goodbye, Philip Roth.

 

Alain Granat

 

NDLR : Outre les titres de romans indispensables de Philip Roth cités dans cet article, nous vous conseillons vivement le « cycle de Zuckerman », qui se clôt avec le très beau Exit le fantôme, le cycle Nemeses, Opération Shylock superbe et très drôle réflexion sur la judéité, l’émouvant Patrimoine dédié à son père, et pour comprendre les rapports qui liaient Roth à Israël, La Contrevie.

 

© photos : Irving Penn /DR

Article publié le 23 mai 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

 

 

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