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Portraits d’Israéliens : mon patron

Patrick Abitbol

 

Avant de commencer, je voudrais rappeler que ce projet satirique n’a pas pour but la vengeance à l’encontre de l’Agence juive, ni de l’entreprise sioniste ou de l’État d’Israël. Pour ce qui est d’avoir choisi il y a 8 ans de vivre en Israël, je ne peux vraiment m’en prendre qu’à moi-même. Je choisis simplement de décrire les personnages qui meublent mon quotidien, parce qu’ils le valent bien. Et parce que vous aussi, chenapans, vous méritez d’entendre ce qu’on vit au jour le jour en Terre sainte, pendant que vous sirotez peinards vos petits cafés et/ou demi-pêches (introuvables en Israël) dans le 11eme arrondissement en nous traitant de frayerim (le mot hébreu pour victime, pigeon) – et vous avez un peu raison.

 

Aujourd’hui au bureau, j’ai croisé mon patron, il s’appelle Avraham et donc on l’appelle Avi. Il est petit et toujours excité par un truc, comme un chiot qui serait tout juste sorti du carton dans sa maison d’accueil. Il n’arrive pas à se concentrer plus de 5 minutes en réunion, aime bien crier très fort quand il arrive au bureau, pour que tout le monde soit au courant de sa présence, ça lui fait du bien de se sentir vivant. Un jour je lui ai demandé pourquoi il faisait autant de boucan, et il m’a expliqué très sincèrement, et je l’en remercie, que c’est un mécanisme psychologique de compensation. Il est petit, mais on le voit plus que tous les autres.

 

C’est un mec sympa même si il peut être assez énervant dans le genre israélien typique. Déjà, il m’avait provoquée pendant l’entretien d’embauche en me demandant si je n’étais pas un peu trop « adina » pour le job. Adina, ça veut dire délicate, et moi je lui avais répondu qu’il essaye de venir tout seul en Israël et de demander son chemin en bredouillant à peine l’hébreu à un chauffeur de bus en sueur, coincé dans les embouteillages, fulminant de colère contre la vie, assis dans un autobus sans air conditionné, et on verra qui est délicat. Si j’ai passé ce test en ne versant que quelques larmes, lui dis-je fièrement, et aie continué mon chemin en Israël vaillamment, je considère que le qualificatif d’adina ne me fait pas honneur.

 

Arak

 

Avi nous fait travailler dur en nous amadouant et en nous disant qu’on est tous les meilleurs, ce qui est structurellement  impossible mais est-il besoin de vous l’expliquer à vous, chers compatriotes. Il est d’origine grecque, il adore l’arak qui lui rappelle l’ouzo et il n’en boit jamais qu’un seul verre, ça porte malheur. Sa famille possédait plusieurs banques dans la rue principale d’Athènes et depuis qu’ils ont quitté la Grèce ils n’ont jamais retrouvé leur splendeur d’alors. Il s’évertue donc à nous rendre tous riches, c’est pour notre bien et c’est grâce à lui si un jour on dépassera le salaire minimum de 6€ de l’heure.

 

Sa maman a du beaucoup croire en lui, ou alors pas assez (c’est forcément l’un ou l’autre comme dirait un bon psychanalyste qui voudrait quand même pas trop se mouiller), parce qu’il est devenu un grand commercial qui arrive à inventer des histoires et à s’en persuader lui-même ce qui est toujours utile quand on essaye de persuader les autres. Une fois, quand il était enfant, il a vendu une boite vide en carton à un passant, en lui disant que ce qui comptait c’était les sentiments qu’il mettrait dans cette boite, et pas la boite en elle-même. Aujourd’hui il a repris l’idée et on vend des tas de boîtes vides qui servent à mettre des sentiments dedans, et si vous me croyez pas allez sur notre site Internet. Un business florissant.

Parfois son bagout le met dans des situations peu pratiques. Avant de travailler en tant que commercial, il était prof de maths et avait fait croire aux élèves de sa classe qu’il était danseur étoile. Au spectacle de fin d’année tous les parents d’élèves attendaient le spectacle du virtuose de la danse et il avait dû parlementer avec la foule quand il a refusé d’entrer sur scène, en se prenant quelques oranges de Jaffa de la part du public désabusé.

 

Malgré tout je l’aime bien Avi, c’est pas un mauvais bougre. La dernière fois, il m’a même donné un jour de congé, spécialement pour moi. C’était une fête nationale et tout le monde avait congé, mais c’est le geste qui compte.

 

Gabrielle Danieli

© photos : DR

Article publié le 24 mai 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

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