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« Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? » de Daniella Pinkstein

 

Avec son premier roman « Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ? », Daniella Pinkstein sonne avec brio le glas d’un monde à jamais disparu. Celui de l’Europe des Kafka, Rilke, Roth, Beckett, Freud, Joyce…, celui d’un monde où l’on pensait encore. Le destin des personnages navigue sans but entre la Hongrie et la France, perdus dans le dédale d’une Europe aujourd’hui disloquée, sans âme, vide de sens.

 

Habilement construit comme un puzzle, le roman à clés de Daniella Pinkstein prend place à Budapest, peu avant la chute du Mur, à une période charnière bâtie sur l’épouvante de l’Histoire du XXème siècle. L’auteur, philologue, spécialiste des minorités en Europe centrale, connaît bien la Hongrie, où elle a passé plusieurs années. Un pays symbole de ce que fut l’irréversible descente aux enfers des valeurs européennes, de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à l’assassinat de 80% de sa population juive lors de la Shoah, de la dictature communiste à la lueur d’espoir de l’Union européenne, aboutissant aujourd’hui au retour de l’extrême-droite antisémite en son Parlement.

 

À la suite de ses deux héroïnes magyares, Emma et Blanche, l’une juive, l’autre pas, Daniella Pinkstein nous entraîne dans l’univers de ces jeunes hongrois étouffés par le régime communiste, fascinés par cette Europe de l’Ouest dont les mirages vont rapidement apparaître tels des oasis désertiques. À la chute du Mur, les partisans se muent en chantres du néant, l’idéol-orgie prend le pas sur la frustration des années de plomb et de mensonges. Des mensonges sans frontières, dont l’Ouest n’est pas épargné, au contraire. Le personnage de Mehdi, fils de Harki, est l’un des multiples exemples, « exilé intérieur », comme on le disait des dissidents, il exemplifie l’errance des deux jeunes hongroises en quête, dès leur arrivée en France, du rêve naïf d’un continent apaisé, conscient de lui-même.

 

Avec une langue d’une rare virtuosité, l’auteur construit comme un ample collage sa narration, menant le lecteur, au fil de la succession des fragments de vie que l’on découvre, sur les traces des blessures et secrets de chacun, et sur l’horizon qu’elle nous dessine, celui d’une Europe désormais enfouie. Si le récit de Daniella Pinkstein se clôt sur la vision d’un continent qu’elle imagine bien au-delà de sa sclérose, il nous laisse un goût d’amertume, le goût lâche de l’Europe. Avec le sentiment, cependant, que les femmes possèdent peut-être une autre parole, un autre sens de l’Histoire, pour lequel enfin, il faudrait prêter attention. Captivant, singulier, ce premier roman est rare, on n’en sort pas indemne.

 

Alain Granat

 

Que cherchent-ils au ciel tous ces aveugles ?, de Daniella Pinkstein, éditions M.E.O., 176 pages, 16 €. Sortie le 1er juin 2015.

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© visuel : DR / Editions M.E.O.

Article publié le 3 juin 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop

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