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« Riphagen », le film

 

Avec un nom pareil, Riphagen, qui évoque davantage une maladie du larynx qu’un candidat à la Palme d’Or, on comprend que le film éponyme nous ait échappé. À moins que ce ne soit dû à l’absence (injustifiée) de réputation du cinéma néerlandais ou à l’inattention des journalistes spécialisés ? La toile n’en dit vraiment pas grand-chose, à peine y est-il recensé.

 

Quoi qu’il en soit, il a fallu qu’il soit proposé en France sur Netflix (qui est, en fait, son distributeur) pour que son synopsis attire mon attention, et que je le regarde, jusqu’au bout, sans bouger, presque sans respirer. Et pourtant il dure plus de deux heures. Or, c’est connu, chez soi, on est bien plus tenté de quitter l’écran des yeux que lorsqu’on est installé dans une salle, coincé au milieu de la rangée, après avoir payé le prix fort.  Cela, déjà, est un premier critère d’appréciation. Mais il ne suffit pas, loin de là. Ce Riphagen, prénommé Dries, est un personnage dont le patronyme est tristement connu aux Pays-Bas, tout comme l’est en France celui de Bonny, dont le fantôme hante sans doute encore la rue Lauriston, à Paris.

 

Après une carrière réussie de proxénète, qui lui valut le surnom d’Al Capone, Dries Riphagen mit ses diverses compétences au service de l’occupant nazi. Il se spécialisa dans le racket de familles juives, qu’il prétendait aider pour mieux les dépouiller de leurs biens. Habile manipulateur, hâbleur, tour à tour aimable ou terrifiant de brutalité, il parvenait toujours à ses fins, truandant les nazis presque autant que ses malheureuses victimes, qu’il dénonçait une fois qu’il n’avait plus rien à en tirer. À son triste actif s’ajoute aussi le démantèlement de réseaux de résistance.  C’est là le personnage dont ce bio-pic retrace les méfaits, lors de l’occupation des Pays-Bas, en le sous-titrant « La véritable histoire de Dries Riphagen ».

 

Servi par un acteur exceptionnel, une distribution impeccable, un talentueux directeur de la photographie*, et mené par un réalisateur pointilleux, ce film est une vraie réussite. L’acteur qui incarne Riphagen, Jeroen van Koningsbrugge (essayons de retenir son nom aussi !) rend palpable la dualité essentielle du personnage, et nous permet de comprendre comment et pourquoi les victimes intelligentes auxquelles il s’en prenait ont pu tomber dans ses filets.

 

La première scène est un condensé de ce qui suivra, et un formidable teaser à elle seule. On y voit deux hommes pénétrer chez un couple de braves gens qu’ils soupçonnent de cacher des Juifs. L’un des sbires cuisine le vieux couple, dont on comprend qu’ils savent ce qu’il advient des Juifs une fois qu’ils sont arrêtés, tandis que son collègue – Riphagen, au chapeau emblématique, également évocateur de celui de M le Maudit – entreprend de sonder de manière très méthodique les parois de l’escalier qui mène à l’étage. Un endroit sonne creux. Et, bien entendu, il trouve la cachette où se tient une dame très digne, aux cheveux gris remontés en chignon. Riphagen ne se montre ni menaçant, ni violent. Il lui demande juste de se retourner, et là…

 

Et là, s’arrête ce récit. Les clefs du suspense ne sauraient être données. On se contentera de dire que le réalisateur met en place d’entrée de jeu tous les éléments essentiels au récit qui suivra, avec les effets visuels récurrents qui le ponctueront. Un médaillon, une épingle à chignon, un gros plan sur le visage de Riphagen, à la fois rassurant et effrayant, des escaliers, un intérieur hollandais…

 

Eh oui. C’est la Hollande en temps de guerre que l’on découvre au fil des séquences. Souvent dépeinte, en demi-teintes, forcément. Avec une lumière toute de clair-obscur. Les décors délicats des carreaux de Delft. La pénombre des caches et des lieux de résistance. Le froid, si fugitivement évoqué par la vision d’une jeune femme dormant emmitouflée dans son manteau, tant les intérieurs étaient glacés. Le gris bleuté de la fumée de cigarette, le beige des murs, du mobilier. Les bleus pluvieux des scènes de rue. Les nuances des collabos de pacotille, qui retournent leur veste pour un oui ou pour un non. Par contraste, il y a le rouge et le noir criards des rassemblements nazis. Le rouge sang. Les costumes et vêtements clinquants que revêtent les méchants grâce à l’argent de leurs victimes, déportées en Pologne – ils le savent, et le disent. Et puis le blanc des petits matins frisquets, celui de la dernière aube, qui vous laisse le goût amer de la vengeance non assouvie et, pire, celui de l’injustice.

 

Je n’en dirai pas plus. Cherchez-le, réclamez-le, et admirez le talent de Pieter Kuijpers. Il nous raconte un épisode mal connu en France, nous fait prendre la mesure du talent pervers de certains, et explorer les zones floues de notre histoire. Alors, bien sûr, on lui pardonne de nous obliger à retenir (et surtout à prononcer) le nom du personnage de son superbe film. Riphagen. Mais in English, pour conclure, on dira juste : Do Not R.I.P.**

 

Cathie Fidler

Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et récemment d’un ouvrage consacré à son père le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia).

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

 

*Bert Pot

** Ne repose pas en paix.

 

La bande annonce du film (en néerlandais !)

 

 

© photo : DR

Article publié le 16 novembre 2017. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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