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Samuel Saada, un regard sur Israël
sans filtre

Samuel Saada enfants

 

Le regard sur Israël de Samuel Saada nous a impressionné. Ce jeune photographe originaire du Val de Marne a fait son alya en 2015, après avoir exercé divers métiers, de livreur à disquaire en passant par régisseur, avant de se consacrer à la photographie. Avec une approche d’une grande sensibilité, il témoigne d’un Israël intense et divers, à l’image de son travail.

 

Samuel Saada enfant

 

“La lumière comme pinceau”

Jewpop : Tu es venu en autodidacte à la photographie, qu’est-ce qui a déclenché cette passion ?

Samuel Saada : Oui, je n’ai pas étudié la photographie, j’y suis venu naturellement comme un prolongement de ma vie. En voyageant, mon œil a capté les paysages et les situations. Je les photographiais avec les yeux, comme le dit Richard Avedon.

En 2013, je pars au Brésil avec ma petite amie de l’époque, qui est photographe. Mon engouement pour la photographie commence à prendre forme. Nous sommes à São Paulo et errons sur un marché où se vendent des objets divers anciens. Par hasard, un petit appareil Olympus trip 35 attire mon attention. Première pellicule, il s’opère une magie ! Derrière ce petit écran se trouve le monde. Celui que je vis avec distance sans cet appareil. Premiers déclenchements, je ressens une excitation ! Je regarde le monde dans le détail, le hors-champ. Voir l’autre, celui qui, en face du viseur, me dévisage ou me sourit. Je montre le monde intérieur qui s’exprime à l’extérieur. La lumière comme pinceau.

Samuel Saada Vieil homme

 

“Je ne me sépare jamais de mon appareil. Il devient une sorte de troisième œil qui marque le temps”

 

Tout commence comme une quête, un vagabondage presque quotidien. De retour à Paris, je laisse de côté mon numérique. Entre une escapade nocturne, un voyage, une rencontre, je ne me sépare jamais de mon appareil. Il devient une sorte de troisième œil qui marque le temps. Oeil centré qui rendra réelles mes pensées inconscientes. Oeil concentré qui transcrit les scènes de la vie simple. A l’affût d’un instant poétique, d’un moment de grâce.Pendant mon temps libre je me documente à la bibliothèque du Centre Pompidou, où je passe des heures à feuilleter les livres de grands maîtres. Ma culture photographique était presque nulle. J’avais un besoin immense d’éduquer mon œil au cadrage, à la lumière… J’y ai appris le silence et la contemplation.

 

Féru des puces de Clignancourt, je connais quelques revendeurs de disques et de bouquins photos. Quand j’avais chiné quelques raretés vinylistiques, je les échangeais contre des livres de photographie. C’était aussi l’occasion de rencontrer des personnes singulières, qui avaient toujours une anecdote sur tel ou tel photographe. Avec quelques amis, j’explore les galeries, les musées, à la recherche de points de vue, de sentiments et d’émotions. Depuis je ne cesse d’exercer mon regard, Je donne corps à ma photographie à travers mes propres expériences. Photographier donne un accès fragile à soi et surtout à l’autre.

Samuel Saada portrait

 

Jewpop : Ton travail est dans une veine « humaniste ». Quels sont les photographes qui ont influencé ta photographie ? 

 

S.S. : Bill Brandt a écrit : « Le travail du photographe consiste, en partie, à voir les choses plus intensément que la plupart des gens. Il doit avoir et garder en lui la réceptivité de l’enfant qui regarde le monde pour la première fois, ou celle du voyageur qui découvre une contrée exotique… ils ont en eux une aptitude à l’émerveillement… »

 

J’ai parcouru tous les courants de la photographie. Je n’ai pas suivi de cursus universitaire, j’ai donc approché les grands courants sans réelle méthodologie. Je ressentais un besoin profond d’explorer la photographie dans son entièreté, d’aguerrir mon œil à cet univers si vaste. Je sélectionnais des livres de grands maîtres un peu au hasard et parfois je me souvenais de noms évoqués. Effectivement la veine humaniste a été une grande source d’inspiration, elle est spectatrice de la vie, de la condition humaine, des passages du temps et des changements dans une société.

Samuel Saada haredi

 

“Ma photographie capte les choses simples, les instants uniques qui font la beauté du monde.”

 

Elle en est également un révélateur exacerbé des êtres qui fluctuent et attestent de l’évolution perpétuelle de notre monde. Nous vivons une époque terrible ; je veux en être un témoin. Ma photographie capte les choses simples, les instants uniques qui font la beauté du monde.J’aime Manuel Alvarez Bravo pour la poésie, Eugène Smith pour son engagement, Cartier-Bresson et son  instant décisif, Auguste Sanders et ses portraits. Et aussi Marc Riboud que j’ai découvert grâce à mon ami Thomas Consani qui a été son tireur attitré à la Central Dupon, où j’ai eu le plaisir d’y apprendre le tirage noir et blanc. Je citerai aussi Robert Frank, Gordon Parks, Josef Koudelka, Raymond Depardon, Walker Evans… Et tous ceux qui témoignent de la multiplicité du monde. Quant à la photographie contemporaine, j’aime le superbe travail de Denis Dailleux. J’ai rencontré Didier Ben Loulou dont les pensées paysages photographiques, l’écriture détaillée de Jaffa à Jérusalem sont inspirantes.

Samuel Saada souk Jerusalem

 

Jewpop : Qu’est-ce qui a motivé ton désir d’alya ? Comment se pose depuis ton regard sur les Israéliens et sur les lieux que tu parcours ?

 

S.S. : Mon désir d’alya… Je ne sais pas vraiment si désir est le mot qui convient à l’expérience qu’est mon alya. En 2015 j’ai fait un voyage initiatique pour me rencontrer et me connecter à mes origines juives. J’étais probablement en quête identitaire. En 1953, mon père débarque de Tunisie en France. J’ai grandi dans un pays laïque et n’ai reçu aucune éducation religieuse. Mais en 2015, je décide de me dévouer à la photographie et d’explorer ce lien aux origines. Je voyage en Israël afin de faire un reportage sur les Beta Israel. J’expérimente ce qu’est d’être juif, La Terre sainte, Jérusalem. Ces images qui ont bercé les quelques rencontres avec mon père sous le talith. Ticket en poche, je pars pour deux mois. Je suis revenu sans avoir achevé le reportage, mais avec l’envie de revenir. Le hasard d’une histoire sentimentale viendra bouleverser le cours de ma vie. Cette rencontre durera quelques mois. Elle me donnera la possibilité de venir explorer à nouveau Jérusalem et ses environs. Redécouvrir l’Orient, les odeurs oubliées du petit appartement de ma grand-mère tunisienne où mes sœurs et moi allions à l’occasion partager un moment mélancolique. Souvenirs de l’histoire familiale ; cette méridienne où elle était installée telle une odalisque. En deux mois, je décide de tout quitter pour photographier ce pays et me donner une nouvelle impulsion. Ce goût pour le vagabondage qui m’habite depuis toujours.

 

Je n’arrive pas à comprendre Israël même après un an et demi. Je ne cherche plus à y trouver de réponses. C’est un pays pluriel, partial et fragmenté, d’une grande richesse. Je me sens comme exilé, observateur. C’est un endroit plein de contradictions où se côtoient la joie et la tragédie. C’est un vrai choc culturel, loin des visions paradisiaques du touriste naïf que j’ai été.

 

“Il est important d’apporter une vision différente à des gens qui se côtoient et se regardent de moins en moins, aussi bien en Israël qu’en France”

 

Depuis, mon travail se concentre sur le quartier de Jaffa et la ville de Jérusalem. Ces lieux sont proches de mes rêveries d’Orient. L’odeur de marva et de thé nana; des habitants dans leur quotidien, sans filtre ; le linge suspendu devant les maisons de fortune. Réalité des quartiers délabrés ; la rue comme scénario avec ses tragédies et sa pauvreté, où le monde se rencontre, se laisse porter par des airs de musique empreints de nostalgie. Une manière simple d’honorer la vie, touché par le regard des gosses qui jouent avec rien et s’émerveillent de tout. C’est comme cela que mon œil se pose sur la vie israélienne, loin du bruit des matkot.

 

C’est aussi un sentiment enfoui, un peu flou, l’héritage d’une Tunisie que je n’ai pas connue. Une vie plus proche du Levant de mémoire. Une histoire liée à mes racines, à l’enfance parmi tous ces individus qui ont fait partie de mon existence et qui ont cristallisé les images idéalisées de la Terre Sainte. Il est important d’apporter une vision différente à des gens qui se côtoient et se regardent de moins en moins, aussi bien en Israël qu’en France. Casser certains clivages, certaines représentations inadéquates de l’autre. Toujours montrer les gens dignes, beaux ou d’en capter l’essence, le sacré. Esthétique critique de la société, beauté de l’humanité. Israël est la terre trois fois sainte, le lieu de tous les sacrifices, où règne la loi du dieu. Les hommes et leur folie, leur gratitude, leurs doutes et peut être trop de passion.

 

J’essaie de capter des instantanés, des lueurs qui se concrétisent par des rencontres au hasard. Comme le voyageur qui s’arrête pour demander un verre d’eau et repart avec un portrait.

Samuel Saada migrants Israel

 

“Les migrants me fascinent par leur courage et leur dignité. Il y a toujours une lueur d’espoir dans leurs grands regards”

 

Jewpop : Un grand nombre de tes portraits sont réalisés en noir et blanc, c’est le traitement que tu préfères pour saisir tes sujets ?

 

S.S. : Oui. Le noir et blanc offre une vision plus centrale, plus directe du sujet. Il se caractérise par son intensité. J’ai commencé à photographier sans trop vraiment me poser la question. Voir le monde en clair obscur est venu naturellement. Je tends de plus en plus à photographier en couleur, dans une approche différente de la lumière. Couleur et noir et blanc sont indissociables : ils expriment de manière opposée la similitude d’un lieu, d’un portrait ou d’un paysage. L’alternative dépend du projet.

Samuel Saada travailleurs

 

Jewpop : Si tu devais choisir parmi les séries que tu as réalisé jusqu’ici en Israël, laquelle te tient le plus à cœur ? Celle sur les travailleurs ?

 

S.S. : Mon travail peut se lire dans tous les sens. C’est une grande histoire. Celle de l’œil d’un migrant qui a débarqué sans connaître la langue, les rituels et la culture. Un migrant venu seulement avec quelques bribes de souvenirs, et qui tente de recoller des fragments de vie passée. Les séries s’élaborent au fur et à mesure de mes découvertes et de mes errances. Je reviens souvent au même endroit, comme hanté par ce qui n’est pas accompli. Par exemple, celle des travailleurs durera tout le temps de mon grand voyage. Ces hommes me fascinent par leur courage et leur dignité, certains vivant à Naplouse, d’autres venant du Soudan. Il y a toujours une lueur d’espoir dans leur grands regards. Je veux que le monde les voie. Je veux qu’ils aient une existence sur ce territoire déjà trop balafré par la violence et les conflits. ll faut apprendre à regarder l’autre et lui laisser une place, tendre la main. Même un sourire peut donner une lueur ; c’est déjà un acte en soi. J’aime beaucoup mes portraits. Je pense être bien meilleur à cet exercice, être à l’écoute de l’autre et aux histoires de chacun. La richesse des hommes et femmes rencontrés vous ouvrent un monde différent, j’aime cette approche, la richesse multi-identitaire.

Samuel Saada plage

 

“Un seul déclenchement, celui qui serait le bon”

 

Jewpop : Comment vit-on de la photographie aujourd’hui en Israël ? Idéalement, ton ambition serait d’intégrer une rédaction ?

 

S.S. : Vivre de la photographie est très difficile, comme partout certainement. Je n’ai pas de réponse exacte à cela. Peut-être la démocratisation des appareils photos, portables, l’accessibilité à un plus large public… Il est difficile de faire sa place. Nous avons perdu l’habitude d’être attentifs, de contempler la photographie. On cherche à aller vite et tout s’est vulgarisé. Trop d’images, de « punch photographique ».

Ce que j’aime, c’est le défi, l’idée que peut-être ma photo n’existera pas. Anticiper, être patient. Un seul déclenchement, celui qui serait le bon. Intégrer une rédaction ou un studio oui, ou quelque chose qui me permettrait de garder un lien au medium, c’est certain. Rencontrer le monde de la photographie israélienne et étrangère ; échanger, découvrir d’autres univers.

 

Entretien réalisé par Alain Granat pour Jewpop

 

Le site de Samuel Saada

 

© photos : Samuel Saada / DR

Article publié le 2 mai 2018. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2018 Jewpop

 

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