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Tephila version Carioca

 

Il y a des noms et des visages qui sont synonymes de voyages et forcément de paysages. Quand on entend Rio de Janeiro, on danse et on pense immédiatement à la samba, mais pas à la Tephila (la prière). Et pourtant, outre le fait d’être la métropole qui caracole avec des stars en chars, Rio, comme n’importe quelle grande cité, a ses communautés. Zoom sur une synagogue dont l’esquisse des contours vaut largement le détour.

 

Ce samedi matin du 21 février est une date qui marque et ici se remarque. Chacun à sa manière est paré et préparé : ce soir tout le monde aura sa dose d’apothéose de finale du carnaval. Alors, la « cidade maravilhosa » (la ville merveilleuse) a déjà son âme qui est en flammes. Il est à peine 9 heures et à 36°C, le thermomètre fonctionne comme un chronomètre, avec une température qui vient de faire grimper le mercure à toute allure. Et depuis plus d’une heure, les jeunes recrues du club emblématique du Botafogo de Futebol e Regatas multiplient les passes agiles et habiles en rêvant d’être consacrés dans la lumière du sanctuaire planétaire du football, le Estádio do Maracanã.

 

 

Tandis que sur scène, « los mulheres de Chico » (les femmes de Chico, ou si l’on se fie à l’humeur et à l’humour local, les femmes en situation mensuelle, pour ne pas écrire, moins délicatement, menstruelle) répètent leur maxi-show de plus de trois heures qui va mettre le feu à la plage mondialement la plus à la page, Copacabana. Le Chico en question, c’est le chanteur, écrivain et poète Chico Buarque, un disciple qui a dépassé et surpassé son maître, le vénérable et vénéré Vinicius de Moraes, dans l’admiration et même l’adoration que lui voue tout un pays, le Brésil, de la taille d’un continent.

 

 

Au beau milieu d’images et d’un paysage dignes d’une immersion totale dans une carte postale tropicale, un peu à l’écart de toute cette passion et de toute cette agitation, c’est plutôt bouge ton cœur que bouge ton corps à la « Congregacao Judaico Do Brasil ». Comme le reconnaît de bon cœur Reginaldo, carioca (le nom donné aux natifs de Rio), ex-reporter et professeur de journalisme en faculté, « la dénomination à portée nationale est largement surévaluée par rapport à une réalité de 400 familles et 1500 membres».

 

 

Dès la porte du lieu de prière franchie, on voit de suite que l’on est aux antipodes géographiques et évidemment liturgiques de ce que l’on peut connaître et reconnaître du visuel d’une synagogue traditionaliste parisienne. Les deux silhouettes que l’on aperçoit de dos indiquent que non seulement ce n’est pas en solo, mais aussi et surtout en duo mixte, Eduardo et Rosane, que l’office du Shabbat est conduit, avec pour tous les deux le talith (châle de prière) sur les épaules. D’ailleurs ce samedi, toutes les femmes présentes portent le talith. Bien plus étonnant pour un habitué du rite classique, elles sont autorisées et mieux, invitées à bénir lors de la lecture de la partie hebdomadaire, le rouleau sacré de la Torah.

 

 Vue de l’extérieur de la synagogue

 

Un coup d’œil panoramique à cette assemblée indique qu’à l’instar de la constitution de leur nation, tous ces visages témoignent d’un vrai brassage. Dans sa très grande majorité constituée de cariocas, cette communauté affiche résolument sa mixité et sa diversité. Pour une petite partie, très lointains descendants de ces Juifs portugais torturés et brûlés sur la place publique à l’époque de l’Inquisition, car tout simplement suspects de pratique religieuse. Ceux qui ont pu échapper au bûcher sont devenus des chrétiens baptisés de force. On les appelait les « conversos ». À partir de 1536,  ils furent contraints de mettre tout un océan et 10 000 kilomètres entre eux et les persécutions antisémites, en faisant le voyage jusqu’à ces rivages mythiques et magiques. Comparé à l’enfer de l’Inquisition, le Brésil représentait l’espérance d’une existence dans  la tolérance. Plus qu’une immigration, c’était une transplantation.

 

 Vue de l’intérieur de la synagogue

 

Ainsi, sur cinq Portugais émigrés à Salvador de Bahia, capitale du Brésil jusqu’au XVIIIe siècle, trois étaient issus de lignées converties. Résultat : ils constituaient la majeure partie de la population blanche et pouvaient s’assumer et s’affirmer en fondant la première synagogue du Brésil, Kahal Zur Israël (la communauté du rocher d’ Israël) à Recife en 1645.
 Mais la plupart des membres de la communauté de Rio sont d’abord les petits-fils et arrière-petits-fils des émigrés d’Europe orientale et occidentale qui ont fui la montée du nazisme, et aussi de survivants de la Shoah et de Juifs venus des pays arabes en proie à la montée brutale du nationalisme.

 

 

Outre l’environnement visuel exceptionnel, c’est au tour  du décor sonore de surprendre. Raccords avec les chants du jour, des accords de guitare légèrement bluesy, avec quelques nuances de soul et une touche délicate de jazz. Pour Jean, accompagner ces voix, c’est dans ses cordes. L’arpenteur des arpèges qui se produit devant un public conquis tous les samedis est une future star de la guitare, qui bosse la bossa en préparant un disque qui sera dans une tonalité hybride, entre blues, samba et sonorités directement inspirées par… la musique soufie !

 

 

Dans les jardins voluptueusement ombragés qui font du séjour à l’extérieur de l’édifice un vrai délice, Marcelo, le gardien débonnaire qui montre du doigt un vigile très modérément vigilant,  assure et rassure : « en matière de haine anti-juive, Rio est loin de vivre à l’heure des malheurs et des clameurs européennes ». Pour les cariocas qui font la Tephila, « tudo bem » (tout va bien) !

 

Lionel Szapiro

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Ici et

Copyright photos : Lionel Szapiro

Article publié le 29 mars 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop

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