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"Tinghir-Jerusalem : les échos du Mellah", le documentaire amoureux de l'identité judéo-berbère

 

 

Sorti dans les salles cette semaine, c’est le premier long métrage de Kamal Hachkar, jeune et talentueux réalisateur franco-marocain de trente-trois ans qui nous emmène à la rencontre de son village natal, Tinghir, où il nous fait découvrir une facette méconnue du judaïsme marocain, l’identité berbère.

 

C’est un voyage dans le temps à la recherche d’un morceau d’Histoire encore peu ou parfois mal raconté, celui de la cohabitation entre communautés juive et musulmane en terre d’Islam. Le choix des villages berbères lui donne une dimension nouvelle et confère au documentaire une originalité toute particulière. En suivant le parcours de plusieurs familles et de la sienne, à laquelle il rend d’ailleurs un très bel hommage, Kamal Hachkar s’interroge et essaye de comprendre comment ces Juifs ont vécu au cœur de l’Atlas marocain. Pourquoi sont-ils partis? Que reste-t-il de leur passage dans les mémoires – celles des familles musulmanes qui y vivent encore et celles des familles juives, installées un peu partout en Israël, qu’il est allé rencontrer ?

 

 

Ce qu’avait été la vie là-bas, nous – les Juifs séfarades – en avons tous entendu quelques bribes, souvent décousues, toujours émouvantes et parfois contradictoires, selon l’humeur ou le contexte moyen-oriental du jour, à travers la mémoire parfois capricieuse, les anecdotes et les souvenirs sublimes, plus ou moins exagérés, parfois fantasmés, de nos parents et grands-parents. C’est à cette saveur exacte d’orange amère qu’on a l’impression de pouvoir enfin goûter en écoutant les échos du Mellah, les yeux remplis d’images des visages émus de ceux qui ont connu cette époque. On  retrouve la douceur du temps et des lieux où « il faisait bon vivre » comme le répètent souvent nos aïeux, le regard tendre et rieur. On comprend la nostalgie de l’entente qui régnait entre les communautés partageant les rythmes, les odeurs et les modes de vie d’une culture commune. On entend aussi la douleur du déracinement, les images indélébiles du jour du départ, les impressions mélangées d’y avoir été un peu, beaucoup, ou pas, forcé, le déchirement profond en repensant aux liens amicaux et fraternels sur lesquels il avait fallu tirer un trait; et en même temps le souvenir de l’atmosphère générale qui changeait, l’idée que « nous n’étions plus les bienvenus » et l’injonction qui circulait de famille en famille et qu’on entend encore parfois avec la même gravité : « nous savions qu’il fallait partir ». Le ton juste, celui donné par la voix de Kamal Hachkar qui nous accompagne du début à la fin, nous captive et nous émeut parce qu’on finit par s’y identifier – c’est à dire par y retrouver, aussi, une part de notre identité.

 

 

On y découvre en même temps la richesse de cette autre identité, l’identité berbère. On voit comment ses traditions se sont maintenues en dépit des distances, comment sa culture a résisté au temps malgré les stigmatisations dont elle a souvent et partout été victime, pour les populations musulmanes comme pour les populations juives qui s’en sont réclamées dans l’exil. Considérées comme archaïques ou « arriérées », les coutumes berbères n’ont pas toujours été faciles à assumer comme le confie avec émotion Kamal Hachkar lorsque Aïcha et Hannah, deux grands-mères juives originaires de l’Atlas, se remémorent un chant inventé dans la file d’attente du Bureau du Travail israélien et racontent comment les Juifs berbères étaient traités à leur arrivée en Israël, relégués au rang de subalternes et réduits à la misère quand leurs compatriotes venus d’Europe de l’Est accédaient aux meilleurs postes.

 

Et pourtant, à Yavné comme à Safed au nord d’Israël, on est loin d’avoir oublié la langue berbère, le « chleuh ». On le parle, on le chante et on le célèbre. On n’a pas oublié non plus les maisons aux couleurs ocres, les paysages de plaines et de montagnes que là-bas, à Tinghir et ailleurs, les artisans, les commerçants et les agriculteurs continuent à mettre en valeur, pour faire prospérer et se poursuivre les modes de vie berbères. On entend aussi toujours les mélodies orientales qui résonnent de la sortie de l’école à Tinghir où un jeune lycéen marocain fredonne un célèbre tube du chanteur israélien Shlomo Bar, écouté pour la première fois à la radio de jeunes Israéliens venus en pèlerinage sur la tombe de leurs grands-parents, à Shlomo Bar lui-même, rencontré en Israël et qui continue par ses chansons à honorer les couleurs berbères devant des familles avides et émues d’y réentendre les sons qui ont bercé leur enfance.

 

 

Ce sont toutes les influences croisées des cultures marocaine et juive qu’on célèbre dans ce documentaire amoureux de l’identité judéo-berbère, et c’est finalement la complexité des représentations du « vivre-ensemble » que Kamal Hachkar parvient aussi à nous enseigner. Pas étonnant que du Maroc à Israël, les échos du Mellah aient déjà fait tant de bruit – récompensés des prix du meilleur documentaire au Festival d’Ashkelon, de Nador, au Festival international du Film berbère, couronnés des prix de la première œuvre au Festival du film de Tanger et du meilleur film F.I.D.H à Rabat cette année – n’attendez plus pour aller vous aussi les entendre. Ils ont pleins de belles choses à nous dire.

 

Anne-Sophie Sebban

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© photos : DR

Article publié le 11 octobre 2013, tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2013 Jewpop

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