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Un problème de chaîne

 


 

Après avoir passé des semaines à tenter d’écrire une chronique sur un sujet sérieux (la présence d’étoiles de David dans les cathédrales françaises de style gothique rayonnant, juste avant le gothique flamboyant si vous voyez de quoi je parle ; si vous souhaitez, je vous en fais une chronique), j’ai décidé d’abandonner. Enfin, non, pas d’abandonner mais bien au contraire, d’atteindre un genre d’acmé du sérieux. J’ai décidé de vous parler de quelques sportifs juifs célèbres.

 

Je me garde le rugby pour une prochaine fois, là, vu que vous vous êtes enfilé du football pendant trois semaines en continu pendant l’Euro, avec, de série, les vociférations dans le bistrot en bas de chez vous (enfin chez vous, je sais pas, mais chez moi les beaufidés footballoïdes sont légion et j’ai eu ça, un bonheur indescriptible) bah j’en remets une couche. La pincée de sel sur la plaie à peine refermée, en somme.

 

Un footballeur juif célèbre ? Vous vous dites que c’est un genre de Dahu, de yeti, aussi improbable qu’un marchand de tissu honnête. Et pourtant, il se murmure que Johann Neeskens, milieu défensif néerlandais des années 1970, l’était. Sauf qu’en bon ashkénaze, terrifié par une rafle éventuelle, il n’a pas fait de vagues, rien, pas une seule anecdote amusante à son sujet.

 

Alors je me suis dit qu’un séfarade avec une poignée d’épinards sur le crâne (peut-être même dedans, je suis certain qu’à force de taper le ballon avec la tête, on devient idiot ; dans mon expérience personnelle en tout cas, c’est vérifié) pouvait m’offrir une bonne entrée en matière, méchante à souhait (faites pas vos mijaurées, vous adorez la méchanceté, surtout si elle est gratuite ; on ne se refait pas).

 

Qui ? Il est né à Paris en mai 1968 (le 8, deux jours avant la première nuit des barricades) ce qui montre que tout mai 68 n’est pas à jeter. D’ailleurs vous savez que Daniel Cohn-Bendit adore le ballon rond (je suis certain qu’il est fan de Saint-Étienne : on les appelle « les Verts » mais ça n’a rien de politique). Si c’est pas une preuve que le football est un sujet sérieux…

 

Bref, notre sportif juif du mois est né à Paris il y a 44 ans. Il a joué à Sochaux, à Cannes, au Paris-Saint-Germain, à la Corogne, à Everton et comme tout juif errant retourne en Israël (non je déconne), il est revenu à Paris puis à Créteil. Paris, Cannes, Créteil, pas de doute, il est bien séfarade. L’histoire ne dit pas s’il a joué avec l’AS Trouville-Deauville, mais je miserais bien 10 agorot dessus.

 

 

 

 

Notre idole du mois est connue pour son jeu de tête. Quand on mesure 1,90m, ça aide. A moins de jouer au football avec des basketteurs (j’entends qu’on me dit « hein ? » dans l’oreillette ; donc je disais ça parce que les basketteurs sont souvent plus grands que ça, du coup quand tu mesures 1,90m et que tu joues au basket, tu fais pas le fier qui toise les autres comme la girafe regarde le suricate).

 

Bref, notre ami a joué trois matches en équipe de France, il a même offert un but à Zidane. Une vraie star, je vous ai pas mentchiiiii (maman, si tu lis ça, c’est une blague, je ne parle pas comme ça, rassure-toi, et ton gâteau au fromage est le meilleur du monde). C’était à Bucarest, en octobre 1995, l’équipe de France allait se qualifier pour l’Euro 1996 (à l’époque, les journalistes sportifs ne s’amusaient pas de voir l’Allemagne sortir la Grèce de l’Euro ; vous avez aimé ? moi pas, mais c’est normal, je n’aime rien).

 

Quelques jours avant la compétition, qui se dispute en Angleterre, les Bleus, mus par un sens inné de la géographie, affrontent la sympathique équipe d’Arménie à Villeneuve-d’Ascq (pour les gens fâchés avec la géographie, Villeneuve-d’Ascq compte 65 000 habitants mais sans doute peu de nos coreligionnaires et touche Lille, c’est donc une étape plausible entre Paris et l’Angleterre). Gageons qu’ils ont ensuite pris le ferry à Calais pour aller gambader sur les verts prés de la perfide Albion (j’aime pas non plus l’Eurotunnel, je suis certain que c’est encore un coup des Rosbifs pour nous envahir ou pour nous dépouiller de notre royaume qui leur a offert leurs rois d’autrefois).

 

On est début juin 1996 et le vénérable joueur dont je parle va connaître son heure de gloire. D’abord à vingt minutes de la fin, pour un but (de la tête, le passeur de l’époque s’appelait Vincent, ou Bixente, ou un truc du genre) qui clôt la marque à 2-0. Son premier et unique but en bleu, vu que c’était son dernier match avec l’équipe de France.

 

Et là quelques minutes plus tard, notre héros est tout proche de marquer un autre but, n’y parvient pas et, d’énervement, tire sur la chaîne en or qu’il a autour du cou. La grosse chaîne, vous voyez, celle qui ressort avantageusement sur la moquette que possède tout bon séfarade en particulier d’obédience tunisienne. D’habitude, il passe ses nerfs et tout va bien. D’habitude. Parce que ce soir-là, devant 21 479 spectateurs et quelques millions d’autres devant leur téléviseur, la chaîne se casse.

 

Et que fait une chaîne qui se casse ? Elle tombe ; en fait, j’allais me moquer de notre footballeur, mais je ne devrais pas, car il a fait progresser la physique : ce que Newton a montré pour les pommes, lui l’a montré pour les chaînes en or. Un génie incompris. Et donc, pendant des minutes, le match s’est arrêté, le joueur va chercher son talisman, lui mais aussi les adversaires et les coéquipiers alentour sur la pelouse de Villeneuve-d’Ascq. Le joueur accroupi, d’autres autour, rien. La chaîne est joueuse : non seulement, elle tombe, mais elle ne prévient même pas où. C’est facétieux, ça ennuie tout le monde et en plus ça s’accroche partout ; un conseil, évitez les chaînes (non, pas sur la neige bon sang, là il les faut).

 

Toujours est-il que donc, le score est resté à 2-0 et que les Français, dont l’homme à la chaîne, sont allés outre-Manche perdre en demi-finale contre la Tchéquie aux tirs au but. A l’époque, on se demandait encore si on allait être champions du monde un jour. Toi qui me lis et qui a moins de quatorze ans, tu ne peux pas comprendre. Tu ne sais pas ta malchance.

 

Donc, la chaîne ? Aussi loin que la légende le dise, elle n’a jamais été retrouvée jusqu’à l’heure actuelle, au bout de seize ans. Un esprit grincheux vous dira que depuis huit ans, l’équipe professionnelle de Lille joue sur cette pelouse, ils ont même été champions. On va pas faire jouer des champions sur une pelouse qui engloutit de l’or, si ? Ou alors, Mickaël Madar, car c’est de lui qu’il s’agit, est un genre de pionnier de l’archéologie du lointain futur, et il a voulu témoigner pour ceux qui s’interrogeront sur ce sport qui se pratiquait aux XIXe, XXe ou XXIe siècles, et sur cette étrange coutume qui consiste à porter des chaînes en or pendant l’exercice. Qu’il en soit remercié, la Science lui doit quelque chose.

 

 

 

Mathieu Grimoire

 

 

Ndlr : Mickaël Madar est aujourd’hui l’heureux propriétaire d’un restaurant casher à Juan-les-Pins, Chez Dolly !

 

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