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Un verre ça va, 4 verres bonjour les dégâts

 

 

Ce soir et demain, je serai comme toi attablée à la table familiale. Ah le seder, ce long tunnel de prières, agrémenté d’un apéritif très moyen à base d’herbes amères trempées dans de l’eau salée. Il ne faudrait pas qu’on se coupe l’appétit avant un repas qu’en dépit de notre vocabulaire, et des années qu’on nous l’inflige, on peine encore à définir. Seule éclaircie dans ce tableau, le vin. 4 verres, à boire cul sec.

 

1er verre

 

Je suis en forme, fraîche et dispose. Je décide de la jouer bon esprit. Je prends une haggadah, pas forcément pour suivre, mais pour m’occuper. Je repère les tâches de vins des années passées. Ma mère me dit « cette haggadah appartenait à ton grand-père, elle vient de Nabeul ».

Moi : «  super ! J’ai la fève, j’ai gagné quoi ? ».

Ma mère : « le droit de débarrasser la table ».

Quand mon père débute la prière, ma mère commence à pleurer en pensant à tous ceux qui sont partis pendant l’année. Oui, c’est un peu comme la séquence « ils nous ont quitté cette année » des Césars, sauf que là, t’as pas la musique du Mépris. Betty, fidèle à elle-même, n’arrête pas de faire tourner autour de son poignet la nouvelle montre que mon frère lui a offerte. Elle attend qu’on la félicite. On fait semblant de rien. Je me rends compte que la Haggadah a été imprimée à Paris dans les années 80. Ma mère, niant l’évidence, m’explique que c’est « le livre qui se trompe, pas elle ». Bref un début de séder comme un autre.

 

2ème verre

 

Je suis légèrement saoule. Mon père se marre en me voyant l’œil au fond de mon verre en acier « quel âge j’ai ? ». Il fait des ronds avec sa main dans le vide, en parlant du bon vieux temps.  J’ai faim. Ma mère nous explique, comme chaque année, la recette des harosset.

Moi : « arrête maman. A manger c’est pas bon, mais à écouter c’est pire ».

Ma mère : « C’est la tradition ! ».

Moi : « Sérieux, tu crois qu’on va le refaire à la maison pour remplacer le Nutella du petit dej, ou quoi ? ».

Betty : « Humblement, je trouve que tu pourrais parler à ta mère avec un peu plus de respect ».

Moi : « Et moi je pense que quand on porte une Royal Oaks en diamants que même les femmes d’oligarques russes n’achètent pas tellement ça fait saigner les yeux, on n’emploie pas le mot ‘humblement’ ».

Pour faire patienter les enfants qui commencent à avoir très faim, mon  père leur fait croire qu’on va manger de la pizza. Il faisait déjà ça quand j’avais 4 ans. Moi, à l’époque, je le croyais. Aujourd’hui, Warren tweete « et c’est le retour de pépé et de la vanne de la pizza le soir du seder #mdr #seder #family ». Il a raison mon père, « c’était le bon vieux temps ».

 

3ème verre

 

Je suis bourrée. Quand ma mère nous demande si on a bien mangé, je me lève et tape avec un couteau sur mon verre vide, oui comme les discours des témoins de mariage dans les films. « Assez, oui, mais bien tu t’avances un peu ».

Betty se lance dans la description des préparatifs pour la bat mistva de la petite dernière. Le traiteur, l’orchestre, les dragées. Tout y passe. On se croirait dans un vieil épisode de « Mon incroyable anniversaire ». Ma mère, qui s’étonne de tant de faste, se tourne vers moi. « Toi, on t’a pas fait la bat-mistva, ça t’a pas manqué ».

Moi : « non, mais à choisir entre la fête  et la honte que tu m’as foutue à 12 ans en faisant les youyous dans les escaliers et en offrant des beignets à tout l’immeuble en précisant que j’étais devenue une femme, je prendrais la fête ».

Mon neveu Warren, qui croit que devenir une femme signifie coucher avec un garçon, tombe de sa chaise. Avant de se relever il tweete « famille de ouf #seder #mdr ».

 

4ème verre

 

C’est officiel, je suis torchée. Ma mère enlève toutes les choses fragiles qui sont à ma portée. Je n’ai plus besoin de faire d’effort pour m’accouder du côté gauche, je suis  complètement affalée sur un bout de table. Avec le peu de lucidité qui me reste, je tente de siffler le verre d’Eliyahou Anavi en expliquant « Eliyahou anavi c’est tout le contraire de Betty. Elle menace chaque année de pas venir et elle est là ».  Pendant que ma belle-sœur fait les gros yeux à mon frère qui vapote depuis une heure, ma mère se marre. Je me relève avec mon couteau et mon verre vide (oui, j’aime bien). « J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Je suis avec quelqu’un depuis 2  ans. Il s’appelle Patrick et vous allez l’a-d-o-r-e-r ! ».

Betty : « ben l’amour ça te rend pas aimable ».

Moi : « Betty, je te remercie pour tes vœux et je tiens au nom de tous ici à te féliciter chaleureusement. D’année en année, au mépris de ton mauvais caractère, de ton chantage, tu as réussi à te faire offrir une nouvelle montre. Jaeger Reverso, Boucheron, Rolex, Cartier ».

Ma mère : « c’est mon fils Tchoukbara, il est trop gentil ! ».

Betty, un peu gênée : « Ben quoi, c’est une tradition. C’est pour symboliser notre amour ».

Ma mère : « Ben tu vois, les harosset c’est une tradition qui coûte moins cher ».

 

The SefWoman

Ma philosophie se situe entre « A Kippour tout le monde pardonne, sauf moi » (Raymond Bettoun) et « Dieu n’existe pas, mais nous sommes son peuple » (Woody Allen)

 

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© photos : Martha, DR

Article publié le 10 avril 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2016 Jewpop

 

 

 

 

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