Un Grand Rabbin – conte rabbinique

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À la mort du feu Grand Rabbin, une large foule s’était entassée dans le carré juif du cimetière. Rabbins, politiciens et dirigeants des principales institutions juives s’étaient réunis une dernière fois à sa mémoire, affichant tous un air sérieux, rehaussé par une calotte noire. Certains espéraient que ce geste faciliterait leur prochaine élection à un quelconque poste communautaire, d’autres pensaient que cette proximité affichée avec la communauté juive les couvrirait de tout soupçon d’antisémitisme, d’autres enfin, les moins nombreux et les plus discrets, étaient venus honorer celui qu’on leur avait présenté si longtemps comme Monsieur le Grand Rabbin.


Le corps du rabbin reposait encore au beau milieu du cimetière, face à des orateurs engoncés dans leurs formules, chacun déposant sur le mort sa petite pelletée d’emphase, comme s’il fallait l’ensevelir une seconde fois sous les adjectifs. Mais son âme avait déjà atteint le Monde de Vérité. Notre Grand Rabbin, sûr de ses mérites et habitué aux honneurs, attendait qu’on lui ouvre les portes du Paradis, où il siégerait sûrement. Devant le tribunal d’En-Haut, il décrivit longuement ses propres mérites, sa rigueur et ses privations avec cette gourmandise particulière des hommes qui ont fait de leur renoncement une façon indécente de dépasser les autres. Sûr de lui, il attendait avec impatience son verdict.


On fit alors entrer les anges accusateurs.


Les premiers s’approchèrent et firent entendre au tribunal céleste les cris, les disputes et les hurlements de milliers de gens. Devant le rabbin surpris, ils expliquèrent qu’il s’agissait des cris entendus chaque shabbat dans de nombreuses familles, incapables de circuler, car Monsieur le Grand Rabbin n’avait pas daigné leur construire un érouv. De nombreux cris étaient ceux d’enfants, enfermés chaque semaine dans des trois-pièces trop petits, de 19 h à 22 h le lendemain. Cris de détresse, de frustration, auxquels s’ajoutaient ceux des mères épuisées envers leurs enfants ou leurs maris restés trop longtemps à la synagogue. D’autres cris étaient ceux d’hommes envers leurs épouses, qui avaient décidé de passer outre l’interdit religieux, pour permettre à leurs enfants de profiter un tant soit peu de cette journée censée apaiser l’âme et rapprocher les familles. Le Grand Rabbin trouvait, lui, que rien ne valait un long shiour pour traverser les après-midis d’été, surtout quand la synagogue, préservée des poussettes, des pleurs et des bavardages des femmes, gardait cette pureté sèche des lieux où les hommes peuvent enfin s’entendre penser.


Le Grand Rabbin tenta de se défendre. Il expliqua avec sa ferveur habituelle que l’opinion du Choulkhan Aroukh n’autorisait point d’érouv dans les grandes villes, et que lui-même se faisait un point d’honneur à ne porter ni à Jérusalem ni à Bné-Brak. Vinrent alors les dizaines, les centaines d’autorités rabbiniques ashkénazes et sépharades qui avaient autorisé l’érouv pour que le shabbat ne devienne pas un calvaire, pour que les lois de Dieu restent des voies de paix. Un à un, ils ajoutèrent leurs noms au décret d’accusation.


Les anges accusateurs firent alors entrer des porcs dans le tribunal, ce qui provoqua un haut-le-cœur chez notre rabbin. Ils expliquèrent que ces porcs symbolisaient les quantités de nourriture non casher qu’avaient ingurgitées de nombreux juifs du pays, ne vivant pas à proximité d’une épicerie casher ou incapables d’en assumer le coût. Le Grand Rabbin expliqua qu’il avait toujours refusé de suivre les koulot méprisables que certains rabbins trop permissifs avaient malheureusement inculquées à leurs communautés. Il se vanta de sa liste irréprochable, avec la satisfaction pincée d’un douanier de la sainteté, heureux d’avoir retenu aux frontières du pur tout ce qui sentait l’affreux compromis. On fit alors venir les rabbins qu’il accusait de permissivité à outrance. Avec une érudition, mais également une sensibilité, qui écrasait la sienne, ils déconstruisirent un à un ses arguments et lui dirent : « Nous aussi, nous nous sommes abstenus de viande non-halaq et de lait non-shamour. Mais cela, nous le faisions dans notre stricte intimité, sans imposer à la communauté un poids qu’elle ne pourrait supporter. »


On ajouta leurs noms au décret d’accusation.


Enfin, on fit venir les âmes d’une multitude d’enfants, les échos de sourires de femmes aimantes, les ombres d’embrassades affectueuses entre époux, les souvenirs inachevés de familles heureuses, de femmes comblées, d’hommes apaisés, d’enfants choyés. Les anges accusateurs expliquèrent que toutes ces âmes, toutes ces bribes de vies, n’avaient pu descendre sur terre, bloquées par le Grand Rabbin. Celui-ci s’offusqua bruyamment et fit savoir qu’il avait consacré sa vie à encourager les femmes à enfanter autant que possible et les membres de sa communauté à se marier aussi tôt que possible.


Alors on ouvrit les souvenirs des séances du tribunal rabbinique que le Grand Rabbin avait fièrement présidé durant des années, tribunal qui, aimait-il se vanter, était reconnu par les autorités les plus orthodoxes du monde. On fit entrer les âmes des femmes enchaînées qui l’avaient supplié, année après année, d’œuvrer pour qu’elles puissent retrouver leur liberté. Il les regarda avec le même dédain, le même dégoût qu’il avait à leur égard quand il était sur terre. Elles appartenaient pour lui à cette catégorie commode des êtres dont la souffrance confirme la grandeur de la Loi et l’excellence de ceux qui savent ne pas s’en émouvoir. « Qui suis-je pour prendre le risque d’outrepasser la parole de Dieu, moi qui suis son plus humble serviteur ? » demanda notre rabbin. 


À ce moment, la voix de Celui-Qui-Sonde-Les-Cœurs déchira le silence du tribunal. « Malheur à ceux qui appellent le Mal “bien” et le Bien “mal” ! Malheur à ceux qui oublient que ma Loi est splendeur, qu’elle éclaire les yeux et apaise les âmes ! Malheur à ceux qui ont oublié que je réside parmi les opprimés. Malheur à ceux qui ont privé mon monde de ces enfants, de cet amour, de ces rires, de ces caresses restées dans les cieux pour toujours.


Le verdict tomba dans les cieux au moment où, dans le monde d’en bas, on posait la plaque qu’avait fait graver le bras droit du Grand Rabbin sur la tombe, qui veillait le mort avec la componction huileuse d’un suppléant calculant combien de psaumes le séparaient encore du pouvoir : « Ci-gît notre maître, le Grand Rabbin, berger de sa communauté, serviteur de Dieu, homme de foi, droit et intègre. »

Gabriel Abensour

NDLR : ce texte de Gabriel Abensour a été écrit en 2022, et est publié sur Jewpop pour la première fois. Il est aujourd’hui d’une brûlante d’actualité.

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