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The Mystical Shabbat, voyage au coeur du temps

 

 

The Mystical Shabbat, installation virtuelle créée par l’artiste et cinéaste israélienne Maya Zack, est actuellement exposée à Tel-Aviv jusqu’au 28 mars à la galerie Alon Segev. Constituée de 4 images grand format numérisées en 3D, l’installation rend hommage et fait écho à l’oeuvre de l’artiste viennois Isidore Kaufman Gute Stube (Le salon), au travers de 4 «Shabbat Room» faisant se rencontrer passé et présent. Une création bouleversante, commande du Musée Juif de Vienne, que l’on peut également admirer au sein de ses collections permanentes. L’écrivain Laurent Cohen présente The Mystical Shabbat dans le texte qui suit, et nous livre les clés du travail de Maya Zack.

 

 

 

 

 

 

L’Histoire et ce qui la dépasse – Dieu, le vide et la mémoire – confèrent une sorte d’extra-territorialité à l’œuvre de Maya Zack. On y bascule comme dans des marges jonchées de traces, dont l’artiste révèle toute une archéologie, jusqu’à rendre à chacune d’elles un nom – une voix. Ces marges pourraient être l’envers de la réalité : outre-temps où ce qui fut se rajuste obstinément, se ligue et témoigne. Objets, restes oniriques, douleurs, livres et nourritures – les vidéos, dessins et installations de Maya Zack s’apparentent à autant d’opérations mystiques, qui cherchent à fendre l’ordre des temporalités.

Dans la série de dessins intitulée Apparent Death (2013), des trépassés décrivent l’heure de leur mort ; l’absence est linéamentée dans Mother Economy (2007, vidéo), et dans le sillage de Living Room (2010 – qui restitue par visualisation numérique un appartement berlinois d’où les locataires, parce que Juifs, furent expulsés en 1938, et dont la voix du seul survivant, aujourd’hui installé en Israël, ourle l’ensemble de l’œuvre), The Shabbat Room se déploie à travers une succession de télescopages architectoniques, qui révèlent ce que Celan, dont la poésie compte parmi les sources vives du travail de Maya Zack, nommait « la crevasse du temps ».

Si l’on s’en tient à la durée historique, à la chronologie, par opposition aux temps de l’âme – au monde imaginal –, alors il faut dire que cette chambre shabbatique a été conçue en 1899, sous le titre de Gute Stube, par l’artiste autrichien Isidore Kaufman (1853 – 1921), dont l’œuvre s’inscrit dans le renouveau spirituel qui, de Prague à Paris, en passant par Vienne, Berlin, marqua la naissance du siècle passé. Il est d’ailleurs probable que les hassidica de Kaufman aient joué un rôle, au moins ponctuellement, dans la quête du Penser nouveau (Das Neue Denken), post-politique, qui allait mener Joseph Roth, Kafka, Buber et tant d’autres, vers la « mystique en actes » du hassidisme.

 

En 1899 déjà, l’œuvre de Kaufman disait le « monde d’hier » : de l’univers du shtetl – des cours hassidiques, des maisons d’étude – ne restait plus qu’une société figée dans l’attente de la  Catastrophe, une société qu’Hitler prendra soin de détruire et, avec elle, l’idée que l’homme peut habiter le monde par la seule force du langage, de l’écriture, de la prière. D’emblée, la Gute Stube de Kaufman allait faire figure d’œuvre errante, puis d’œuvre-phénix : elle fut présentée pour la première fois en 1899, au musée Juif de Vienne, inauguré cinq ans plus tôt. De 1902 à 1911, ce musée et ses collections changèrent trois fois d’adresse, avant de se fixer au 16, Matzgasse, dans le centre de la capitale. Parallèlement, l’œuvre de Kaufman fut exposée dans plusieurs villes d’Europe, mais en 1938, la Gestapo décréta la fermeture du musée. Pour les nazis, il s’agissait de faire des juifs un problème scientifique, afin de mieux s’atteler à la phase subséquente, celle de l’industrialisation de leur mise à mort. Les collections du musée Juif de Vienne, parmi lesquelles la Gute Stabe d’Isidore Kaufman, furent donc confiées au musée d’Histoire naturelle de Vienne, où elles étaient censées révéler au public « aryen » la vérité du péril hébreu. 1938, c’est l’année où paraît Der Giftpilz (Le champignon vénéneux), best-seller des éditions Der Stürmer que dirige Julius Streicher en personne, et dont l’auteur a notamment pour objectif d’enseigner aux enfants du Reich qu’à l’instar du « champignon vénéneux capable de tuer toute une famille, un Juif solitaire peut détruire tout un village, une ville, et même un peuple entier ».

 

Fin 1940, c’est le musée d’Ethnologie de Vienne qui réclame – et obtient – ces œuvres, autour desquelles plusieurs expositions antisémites s’organisent. Après la guerre, il faut attendre le début des années soixante pour voir réapparaître certaines pièces issues de ces collections, et ce n’est qu’en 1996 qu’elles seront accueillies par le nouveau musée Juif de Vienne, fondé quelques années auparavant. De la Gute Stube d’Isidore Kaufman, seuls ont survécu un chandelier à sept branches, des ustensiles rituels, un verre – et d’une certaine façon, c’est à une méditation sur les correspondances entre le sujet de l’œuvre (la chambre shabbatique comme symbole de l’être-au-monde des diasporas d’Europe orientale) et les destinées terrestres de l’œuvre elle-même (démantelée, expulsée, dispersée – ressuscitée) que nous confronte The Shabbat Room de Maya Zack : l’atelier de l’artiste Kaufman s’y enchevêtre à son modèle, puis nous renvoie au musée Juif de Vienne, fermé par les nazis en 1938, pour ne former qu’un seul processus narratologique, sur lequel Maya Zack projette un surcommentaire, son exégèse de l’exégèse kaufmanienne, et comme souvent dans le travail de l’artiste israélienne, c’est l‘Histoire que nous voyons d’abord avancer masquée, puis dévoilée, et enfin livrée au présent dans toute sa nudité.

Ainsi, la chambre shabbatique est la chambre où l’Histoire se noue, s’enraye et ressuscite. Une sorte de palimpseste qui serait dans l’attente d’une écriture nouvelle où, néanmoins, ni le souvenir de ses incarnations précédentes, ni le frémissement des alphabets anciens, ne se laisseraient absorber.

Dans la Kabbale, c’est par le terme d’incaténation (השתלשלות) que l’on désigne cet avènement, à partir de facteurs à priori disparates, d’une ligne de transmission où chaque maillon conserve son altérité, sa langue, tandis que tous ensemble, ils forment un Livre ouvert.

Cette source kabbalistique se révèle d’ailleurs pleinement à travers le quatrième pan de l’œuvre de Maya Zack, précisément intitulé The Mystical Shabbat. Car l’Histoire décryptée dans les trois parties précédentes, l’Histoire exhibée, dénoncée, débouche paradoxalement sur ce qui l’engendra.

Début, fin, retour. Aux mystiques, Maya Zack emprunte une intuition, celle d’un schéma cyclique où commencement et dénouement se rejoignent – sens profond du shabbat, qui brise la tyrannie d’une totalité linéaire, pour s’ouvrir sur un entre-deux-mondes, où ombres et lumières convolent selon d’autres lois.

Laurent Cohen, écrivain, traducteur / Tel-Aviv, janvier 2014.

Texte reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.

 

Le site de Maya Zack

Le site de la galerie Alon Segev

Le site du Musée Juif de Vienne

Maya Zack: The Shabbat Room, 2013, une commande et installation permanente du Musée Juif de Vienne, 4 tirages Lambda (images numériques), commissaires d’exposition : Danielle Spera et Werner Hanak-Lettner.

© visuels : Maya Zack, excepté photo « Gute Stube », Isidore Kaufman, Musée Juif de Vienne

Article publié le 21 mars 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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