Il y a des jours où l’on se dit que la politique française manque cruellement de scénaristes. Prenez Manon Aubry et Léon Marchand.
Les deux sont comme des poissons dans l’eau, avec cette différence essentielle que Léon Marchand nage dans une piscine tandis que Manon Aubry préfère voguer en voilier.
Et plouf ! Manon Aubry reproche à Léon Marchand de ne pas suffisamment utiliser sa notoriété pour prendre position politiquement, et si possible, pour Jean-Léon Mélenchon.
Pour lui expliquer ce qu’est un sportif engagé, elle a donc convoqué Alfred Nakache. Très mauvais choix. Car Alfred Nakache n’était pas simplement un « nageur antifasciste », comme l’a présenté Manon Aubry.
Il était juif, engagé dans un mouvement de résistance juive. Arrêté, déporté à Auschwitz avec sa femme et leur petite fille âgée de deux ans, il fut le seul des trois à revenir.
Mais dans le récit d’Aubry, le mot « juif » semble avoir pris le large.
Sans doute emporté par le vent.
On comprend l’idée de départ : montrer que les sportifs peuvent être des citoyens engagés. Très bien. Mais si l’on veut donner une leçon d’histoire à Léon Marchand, autant commencer par ne pas réécrire celle d’Alfred Nakache.
Parce que Nakache n’était pas un sportif qui avait découvert l’antifascisme entre deux longueurs. C’était un Français juif persécuté, déporté à Auschwitz et survivant de la Shoah.
Le transformer en « nageur antifasciste », c’est un peu comme présenter Danièle Obono en égérie de la lutte contre l’antisémitisme.
Et c’est là que LFI et sa figure de proue deviennent fascinantes. Lorsqu’il s’agit de rappeler qu’Alfred Nakache a été déporté à Auschwitz comme juif, on découvre soudain, par la voix de Manon Aubry, qu’il s’agit d’une information secondaire.
Le résistant, oui. Le nageur, oui. L’antifasciste, surtout. Le Juif ? On verra plus tard. Il ne faudrait quand même pas que l’Histoire nage à contre-courant du récit politique.
La différence entre une piscine et un voilier
Il y a quelque chose de très symbolique dans cette affaire.
Léon Marchand nage dans une piscine : il suit une ligne d’eau. Manon Aubry navigue parfois en voilier : elle peut changer de cap.
Et visiblement, elle a découvert une nouvelle discipline : la natation politique synchronisée.
Le principe est simple : on part d’un sujet, on fait quelques mouvements de bras, on invoque un héros historique, on oublie un détail essentiel et on arrive, quelques longueurs plus tard, à effacer le juif. Le tout sans jamais toucher le bord.
Le plus gênant dans cette histoire
Ce n’est même pas qu’une députée européenne rappelle que les sportifs ont le droit de s’engager.
Bien sûr qu’ils l’ont. Ou pas, s’ils ne le souhaitent pas. Le problème est de vouloir transformer leur refus de s’engager en faute morale, puis d’utiliser Alfred Nakache comme argument d’autorité.
Car Nakache n’est pas un argument. C’est une mémoire. Et cette mémoire est précisément celle d’un homme juif qui a été persécuté, déporté et qui a perdu sa femme et sa fille.
On peut vouloir faire de lui un symbole de la Résistance. Mais il faudrait alors avoir la décence de rappeler de quelle Résistance il s’agissait et pourquoi les nazis l’avaient déporté.
Sinon, on finit par avoir une conception obscène de la mémoire : on garde le nageur, on garde le résistant, on garde Auschwitz, mais on met le Juif en dehors du bassin.
Finalement, une petite suggestion à Manon Aubry
La prochaine fois qu’elle veut convaincre Léon Marchand de s’engager, inutile de remonter jusqu’à Alfred Nakache. Elle pourrait simplement lui dire : « Léon, fais ce que tu veux. »
C’est peut-être ça, finalement, le véritable respect de l’engagement citoyen. Et pendant ce temps, Manon pourra reprendre son voilier. Avec un conseil tout simple : en politique comme en mer, il faut parfois vérifier le courant avant de prendre le large.
Parce qu’à force de vouloir donner des leçons de natation historique, on finit toujours par se prendre les pieds dans la ligne d’eau.
