Pourquoi ne coupe-t-on pas la quéquette des femmes juives ? Et la réponse n'est pas : parce qu'elles n'en ont pas

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Comme dans la nouvelle de Poe «La lettre volée», l’évidence est parfois si frappante qu’on ne la voit pas. Et certaines questions ont cette force qu’une fois posées, on se demande comment on a pu ne pas se les poser plus tôt. Elles s’imposent. Telle est la question que pose le Professeur Shaye Cohen, titulaire de la chaire de Philosophie et Littérature Juives à Harvard : Pourquoi les femmes juives ne sont-elles pas circoncises ? Toutes les cultures pratiquant la circoncision masculine possèdent également son «équivalent » féminin, tout en lui accordant une symbolique et un statut différent. Comment expliquer cette anomalie juive ?
 
Décevant d’emblée ceux qui voudraient y voir une nature «féministe » du judaïsme respectant l’intégrité physique des femmes, Shaye Cohen nous plonge dans une traversée érudite et stimulante des sources juives et chrétiennes au sein d’une polémique qui a marqué les relations judéo-chrétiennes depuis la Haute Antiquité et nous montre que la réponse « féministe naïve » n’a aucune pertinence pour le judaïsme tel qu’il se conçoit lui-même.
 
Car la question n’est ni polémique ni vaine. Si c’est bien la circoncision, la brit-mila, qui fait entrer dans l’Alliance, si c’est couper le membre qui fait le membre du peuple juif, peut-on dire que les femmes sont stricto sensu, juives ? Sans jugement anachroniques, invitant à juger les Sages du Talmud selon les normes morales et éthiques de leur époque, Shaye Cohen, à la fin d’une étude passionnante, où Montaigne voisine avec Justin et Spinoza, livre sa conclusion principale : « En investissant la circoncision d’une valeur d’alliance, la Bible et les Sages du Talmud affirment donc que le judaïsme, ou du moins la judéité, est en premier lieu synonyme de masculinité. » La conclusion est amère pour l’égo collectif : « Cette non-circoncision confirmait à ces hommes – à leurs yeux vrais juifs – que, même si les femmes appartiennent sans l’ombre d’un doute à Israël et qu’elles font partie de la communauté juive, leur judéité est inférieure à la leur. », écrit ainsi Cohen.
 
Les femmes sont dans le judaïsme traditionnel des juives de seconde catégorie : « Ni circoncises ni obligées d’observer tous les commandements, les femmes juives sont Israël, sans l’être tout à fait non plus. Elles ne sont pas Nous, elles sont Autres. Comme les esclaves, elles Nous sont soumises, elles vivent avec Nous, elles ont l’obligation de respecter certains commandements, mais elles ne sont pas Nous. Chaque jour, nous rendons grâce à Dieu de ne pas être ELLES. »
 
Cette conclusion principale est à nuancer grâce à une seconde conclusion : Les textes du judaïsme portent en eux de quoi reconstruire une réponse de type féministe. La polémique antijuive a été un moteur du renouvellement de la réflexion et a poussé certains sages à faire preuve de créativité herméneutique pour répondre aux objections chrétiennes, théologiquement redoutables. On peut résumer ainsi ces objections, qui reviennent comme des motifs sous les plumes des polémistes chrétiens :
1) La non-circoncision des femmes prouve le caractère superflu de la circoncision puisque les femmes aussi peuvent êtres justes devant Dieu. Voilà la preuve que le christianisme a raison d’abolir la circoncision selon la chaire et de l’allégoriser comme circoncision du cœur.
2) La non-circoncision des femmes juives prouve l’infériorité du judaïsme sur le christianisme car le christianisme baptise aussi les femmes.
3) Les femmes ont un statut anormal dans le judaïsme.
 
Une des réponses les plus intéressantes est celle de Maïmonide, ou plutôt celle que l’on peut reconstruire à partir de la théorie maïmonidienne. Pour lui, la ratio legis de la circoncision est de freiner la concupiscence sexuelle, dont les femmes sont dépourvues. C’est pourquoi elles ne sont pas circoncises. Toutefois, voire dans le fait qu’elles ne soient pas circoncises et dispensées de certaines mitsvot un statut inférieur serait absurde car les hommes également sont dispensés de certaines mitsvot, comme celle d’apporter un sacrifice au Temple après l’accouchement. Pour Maïmonide, l’Alliance est une alliance de la foi et de l’intellection. C’est la foi droite qui fait le juif/la juive, non la circoncision.
 
Shaye Cohen, avec cette créativité qui caractérise les études juives américaines, questionne sans apologétique les réponses originales comme celles du Bekhor Shor, affirmant qu’il existe un pendant féminin à la circoncision : le sang des menstruations dans le cadre des règles de pureté familiale.
 
Dans cet ouvrage magistral, on croisera une interprétation originale du principe matrilinéaire juif, sans doute importé du droit romain, une défense de la circoncision juive face à ses détracteurs qui y voient une mutilation génitale équivalente de l’excision et d’autres appendices passionnants. Avec cette étude, fort heureusement traduite en français par Olivier Bosseau, Shaye Cohen nous démontre qu’il est possible de faire l’histoire intellectuelle d’une absence.
 
Noémie Benchimol
 
Commander Pourquoi les femmes juives ne sont-elles pas circoncises ? de Shaye D. Cohen (traduction française Olivier Bosseau, éditions du Cerf, 2015) sur Fnac.com (29 €)
Article publié dans l’édition française du Jerusalem Post, publié avec l’aimable autorisation de son auteur
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© visuel : Editions du Cerf

Article publié le 28 décembre 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop / JPost
 

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