Je suis tombé récemment sur un un texte publié sur Facebook par Didier Long, co-auteur avec Dov Maïmon de l’essai « La fin des juifs de France ? » (Éditions Cherche-Midi) expliquant, en substance, que :
- la France va devenir le Liban ;
- les banlieues seront bientôt quadrillées par des checkpoints ;
- les chauffeurs Uber connaissent déjà nos adresses ;
- les institutions juives sont inutiles ;
- l’État va nous abandonner ;
- Israël ne pourra pas nous sauver ;
- et qu’il faut mettre “vos femmes, vos enfants et votre cash à l’abri”.
Le tout écrit avec le calme méthodique d’un client commandant un café allongé chez Prêt à Manger.
J’avoue, j’ai flippé. Pas pour mettre ma femme et mes enfants à l’abri. Là, j’ai déjà tout prévu. Pour le cash, par contre, c’est plus compliqué.
Franchement, à ce niveau-là, ce n’est plus un post Facebook.
C’est un mélange entre :
- un rapport de la DGSI ;
- World War Z ;
- un forum survivaliste corse ;
- et la voix intérieure d’un ancien consultant McKinsey ayant découvert CNews pendant le confinement.
Le plus fascinant, c’est le ton.

Didier Long écrit exactement comme quelqu’un qui vient de voir l’avenir… et regrette profondément que vous soyez encore en train de comparer les prix du houmous chez Carrefour.
— “Préparez-vous.”
Cette phrase revient comme dans les meilleurs films catastrophe américains.
Tu t’attends presque à lire :
— “Les hélicoptères quitteront le toit dans vingt minutes.”
Le texte est extraordinaire parce qu’il commence comme une note stratégique… puis bascule progressivement dans l’univers mental d’un homme qui regarde probablement des statistiques démographiques comme d’autres lisaient jadis l’Apocalypse selon Saint Jean.
Et alors les sources…
Ah, les sources.
“J’ai encore vérifié ce matin avec une patronne du marketing de Carrefour et Monoprix…”
Pardon ?
À ce moment-là, tu comprends que nous avons quitté le terrain académique pour entrer dans un épisode inédit de :
“Zone Interdite : la guerre contre les islamistes vue depuis le rayon merguez de Monop.”
Tout le texte repose sur cette mécanique :
- une statistique (plus ou moins fiable) ;
- une extrapolation ;
- une projection ;
- suivi directement de “pogroms” puis de « Shoah ».
Et ce mélange permanent entre pseudo-précision d’études de risques et imagination apocalyptique est absolument fascinant.
“Contagion multisites sur 12 semaines.”
On dirait :
- soit une étude RAND Corporation ;
- soit deux potes qui ont regardé l’intégrale de « The Walking Dead » en accéléré et décident de te résumer la série dans un bouquin intitulé « La fin des… ».
Le sommet absolu reste quand même :
“Les livreurs Amazon et les chauffeurs Uber connaissent vos adresses.”
Là, honnêtement, j’ai éclaté de rire. Nerveusement.
Parce qu’on sent le cerveau survivaliste contemporain :
plus personne n’est juste chauffeur Uber.
Non.
Il devient immédiatement :
“acteur potentiel de sécession territoriale pré-insurrectionnelle”.
Et quid des chauffeurs Bolt ?
À ce niveau d’angoisse, même le livreur Deliveroo qui t’apporte des sushis devient une variable géopolitique.
Le plus drôle, involontairement, c’est cette manière de convoquer sans arrêt :
- “des experts” ;
- “des grands flics” ;
- “des patrons de la DGSI” ;
- “des évêques” ;
comme dans les conversations WhatsApp de tes tontons sur le groupe familial « KiffShabbat », que tu effaces sans même les lire.

Mais tu lis leurs textes et tu imagines immédiatement Didier Long arrivant dans un dîner de shabbat avec :
- un dossier rouge ;
- une carte de Seine-Saint-Denis ;
- et des conserves de thon.
— “Je vous préviens.”
Et derrière lui, Dov Maïmon apparaît lentement dans la fumée comme le Gandalf anxieux de la démographie européenne.
Le duo, fort sympathique, ressemble désormais à :
“Deux hommes seuls contre l’aveuglement de la diaspora juive française.”
Ensemble, ils produisent un style unique :
le survivalisme contemplatif.
Ce qui est quand même extraordinaire, dans le texte de Didier Long, c’est la phrase :
“Dov et moi y avons risqué nos vies.”
Les gars.
Vous avez publié un essai chez un éditeur parisien et fait des confs dans des synas et lieux communautaires.
Calmons-nous un peu sur l’ambiance “Fauda”.
Et puis surtout, derrière cette avalanche de catastrophisme, il y a un immense problème logique :
si tout est déjà joué,
si la France est déjà condamnée,
si l’État va s’effondrer,
si les banlieues vont devenir Gaza-sur-Seine,
si personne ne peut nous sauver,
si même Israël ne peut rien faire…
…pourquoi publier encore des analyses LinkedIn-compatible avec des paragraphes numérotés ?
À ce stade, il nous faudrait directement ouvrir :
- un bunker casher à Ajaccio ;
- une franchise de générateurs électriques ;
- ou une yeshiva survivaliste dans le Lubéron.
Leurs textes produisent finalement un effet psychologique très particulier.
Tu finis leur lecture en hésitant entre :
- faire ton alya ;
- acheter des lingots ;
- quitter les réseaux sociaux ;
- ou simplement aller boire un café au soleil parce que tu vis en France, pays où des millions de gens continuent malgré tout à travailler, aimer, débattre, manger, voter, râler et vivre ensemble dans une réalité infiniment plus contradictoire que ce grand film catastrophe identitaire.
Et c’est peut-être ça le plus juif dans toute l’histoire :
pendant que Dov Maïmon et Didier Long annoncent pratiquement The Walking Dead : Sarcelles Edition…
… une tata tunisienne, quelque part, continue simplement à demander :
— “Bon. Qui reprend de la pkaila ?”
