Ma journée imaginaire comme cadre à la RATP, par Bally Bagayoko

7 minutes de lecture

Chronique retrouvée dans le service des ressources humaines de la RATP, entre deux dossiers « confidentiels ».

7 h 18.

Je badge.

Je suis cadre à la RATP.

Enfin, à l’époque, je suis cadre à la RATP.

C’est important de préciser l’époque, parce qu’aujourd’hui, quand on raconte cette histoire, certains ont tendance à oublier le petit détail qui fâche : le salaire.

Mais nous y reviendrons.

Pour l’instant, je suis salarié.

Et même, paraît-il, un salarié particulièrement qualifié.

C’est justement là que commence mon problème.

8 h 02.

Un journaliste me demande :

— Quelles sont exactement vos compétences lorsque vous avez été recruté ?

Je réfléchis.

Je pourrais répondre : management.

Mais il faudrait expliquer lequel.

Je pourrais répondre : transport.

Mais il faudrait expliquer quoi.

Je pourrais répondre : expérience professionnelle.

Mais là, il faudrait produire le CV.

Alors je choisis la réponse la plus sûre :

— J’avais les compétences nécessaires pour le poste.

C’est une excellente formule.

Elle permet de ne jamais dire quelles sont les compétences, ni quel était le poste.

9 h 14.

On me demande si j’ai une expertise particulière dans les transports.

Je réponds que suis parfaitement capable de travailler dans un environnement complexe.

On me demande lequel.

Je réponds :

— La complexité.

Fin de l’entretien.

À la RATP, certaines compétences sont tellement transversales qu’elles deviennent impossibles à mesurer.

C’est très pratique.

10 h 36.

Arrive la question du salaire.

C’est une question grossière.

Pourquoi toujours parler d’argent ?

Est-ce qu’on demande à un écrivain combien il gagne avant de lire son livre ?

À un footballeur combien il touche avant de regarder le match ?

À un élu combien il coûte avant de lire ses arguments de campagne ?

Non.

Alors pourquoi demander à un cadre de la RATP combien il touche ?

Surtout quand le montant fait davantage parler que la fiche de poste.

11 h 48.

On me demande pourquoi je ne réponds pas précisément aux critiques concernant ma rémunération.

Je pourrais répondre.

Je pourrais publier mes bulletins de salaire.

Je pourrais détailler mes fonctions.

Je pourrais expliquer mes responsabilités.

Je pourrais montrer les évaluations professionnelles.

Je pourrais même faire quelque chose de complètement fou :

répondre à la question.

Mais je préfère le silence.

Le silence, en politique, a un avantage extraordinaire :

il permet à vos adversaires de parler à votre place.

Et parfois, ils sont beaucoup plus créatifs que vous.

13 h 21.

On me demande aussi :

— Si ce qui est écrit est faux, pourquoi ne pas poursuivre Le Canard enchaîné pour diffamation ?

Excellente question.

Je la transmets immédiatement au service juridique.

Le service juridique me répond :

— Vous voulez dire que nous devons vérifier si les accusations sont fausses ?

— Oui.

— Et si elles le sont ?

— Porter plainte.

— Et si elles ne le sont pas ?

Silence.

— Bally ?

— Oui ?

— Vous vouliez une réponse ou un problème ?

Je raccroche.

14 h 52.

Je reçois un nouveau soutien politique.

Un élu communiste.

Puis un écologiste.

Puis un autre élu communiste.

Puis des élus de droite, inéligibles.

Ils dénoncent une « campagne ».

J’apprécie beaucoup le mot.

Une campagne, c’est mieux qu’une enquête.

Une campagne, ça suggère qu’il y a un candidat.

Et moi, j’aime bien être candidat sans avoir à répondre aux questions.

16 h 13.

Quelqu’un demande :

— Mais pourquoi ceux qui le défendent sont-ils si nombreux dans les réseaux PCF et écologistes ?

Je trouve la question insultante.

Ce n’est pas parce que certaines personnes connaissent très bien la RATP qu’elles sont forcément liées à mon histoire.

C’est simplement que, dans certains milieux politiques, on a beaucoup de connaissances.

Et parfois, ces connaissances ont une carte professionnelle.

Et parfois, cette carte porte le logo RATP.

Et parfois, elles connaissent le service RH.

Mais ce sont des coïncidences.

La politique française est pleine de coïncidences.

17 h 41.

Dernière question de la journée :

— Bally, si votre recrutement était parfaitement normal, si votre salaire était parfaitement justifié et si les accusations étaient totalement infondées… pourquoi ne pas tout simplement l’expliquer ?

Je souris.

Parce qu’il faut comprendre une chose fondamentale.

Dans une entreprise comme dans une carrière politique, il existe deux types de dossiers :

ceux qu’on peut ouvrir,

et ceux qu’il vaut mieux laisser dans une armoire.

Avec suffisamment de « camarades » pour dire que l’armoire est victime d’une campagne politique, et raciste en ce qui me concerne, le dossier finit par devenir secondaire.

18 h 06.

Je badge en sortant.

Le portique s’ouvre.

Il ne demande pas mes diplômes.

Il ne demande pas mes compétences.

Il ne demande pas mon salaire.

Il ne demande pas pourquoi je ne porte pas plainte.

Il dit simplement :

BIP.

Accès autorisé.

Et je me dis que finalement, c’est peut-être ça, la compétence la plus importante que j’avais lors de mon recrutement :

connaître la bonne porte.

Alain Granat

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