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Comment un jeune journaliste juif brésilien créa le terme “bossa nova”

Visuel de l'album Big Band Bossa Nova Jewpop

 

Tout le monde connaît le terme bossa nova qui qualifie la nouvelle vague musicale brésilienne qui déferla dans le monde entier au début des années soixante, aux sons des mélodies de João Gilberto et d’Antonio Carlos Jobim, pour ne citer que deux des plus célèbres créateurs du genre. Ce que l’on sait moins, c’est que ce terme fut inventé par un jeune journaliste juif brésilien, Moysés Fuks.

 

Été 1958, Rio de Janeiro

 

 

 

Une chanson d’Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes, enregistrée par João Gilberto, Chega de saudade (No more blues pour sa future adaptation en anglais), circule déjà auprès de quelques jeunes afficionados, heureux possesseurs de copies sur bande magnétique du titre, alors que le disque 78 tours n’est pas encore sorti des presses. La voix, la guitare et la pulsation (batida en portugais) si singulière de son interprète vont révolutionner le monde de la musique brésilienne, dominée alors par de la variété sirupeuse, des sambas traditionnelles et l’accordéon, instrument roi enseigné dans toutes les écoles de musique du pays, contrairement à la guitare… Ces jeunes sont pour la plupart étudiants ou musiciens, comme les guitaristes Roberto Menescal ou Carlos Lyra, respectivement 21 et 22 ans cet été, qui décident de fonder la première “académie de guitare” de Rio. Un instrument plus propice que l’accordéon pour séduire les filles. Ces hipsters de l’époque se réunissent les uns chez les autres pour reproduire ce beat totalement novateur, dont on trouve les prémices dans une chanson d’Henri Salvador, Dans mon île, qui connaît en 1957 un joli succès au Brésil, et sera des décennies plus tard reprise par Caetano Veloso.

 

Comme l’explique l’écrivain et journaliste brésilien Ruy Castro dans son livre Bossa Nova : The Story of the Brazilian Music That Seduced the World (A Cappella Books, 2003), le nouveau style impulsé par João Gilberto devient une obsession pour cette petite bande à l’affût de nouveaux sons, qui s’échange frénétiquement son premier album 33 tours dès sa sortie quelques mois plus tard. Les radios suivront bientôt, mais on est alors loin d’un raz de marée…

 

Cet été 1958, Moysés Fuks tient la rubrique spectacles dans le quotidien carioca Ultima Hora. Il partage son bureau avec une stagiaire âgée de 16 ans, Nara Leão, qui deviendra une star de la musique populaire brésilienne, et Ronaldo Bôscoli, journaliste alors spécialisé dans le football, mais aussi jeune compositeur et futur producteur de disques. En sus de son activité de journaliste, Fuks est “directeur artistique” du Grupo Universitãrio Hebraico do Brazil, une association d’étudiants juifs basée dans le quartier de Flamengo à Rio. Sous ce titre un peu ronflant, le jeune journaliste est en charge de l’organisation de concerts dans un petit auditorium niché dans le bâtiment qui abrite l’association, rue Fernando Osorio, où siège aujourd’hui une bibliothèque au nom du poète Bialik. Dans ces soirées musicales, on est loin d’une programmation sur le mode Hava Naguila, même si le crooner américain Harry Belafonte en fera un tube mondial en 1959. L’association juive est en quête de nouveaux talents pour ses concerts, mais est fauchée côté budget…

 

Sylvia Telles, l’étoile

 

 

 

L’une des très rares captations d’un concert de Sylvia Telles (Allemagne, 1966) avec la guitariste Rosinha De Valença, piano Don Salvador, flûte J.T. Meirelles, batterie Chico Batera, pandeiro Rubens Bassini, contrebasse Sérgio Barroso

 

La sœur de Moysés Fuks, élève à l’école de guitare de Menescal et Lyra, joue sans relâche au domicile familial les compositions de ses deux profs et les premières chansons enregistrées par Gilberto. Enthousiaste, son frère ne manque aucune soirée où se réunissent ces jeunes loups musicaux, découvrant les talents de vocaliste de Nara Leão. Il propose à Boscoli, Menescal et Lyra de monter un groupe en vue d’un concert à l’auditorium de l’association juive, ajoutant que si un artiste “un peu connu” pouvait se joindre à eux, ce serait idéal pour remplir la petite salle de 200 places. Boscoli pense immédiatement à Gilberto, mais ce dernier n’est pas disponible pour la date prévue. Le choix se porte alors sur une jeune chanteuse de 23 ans, Sylvia Telles, surnommée Sylvinha. Née d’une mère française, elle a déjà un album à son actif, se produit régulièrement dans les clubs de Rio et ses apparitions dans plusieurs shows télé l’ont fait connaître du grand public. Mais elle se considère, selon les mots de l’écrivain Ruy Castro, comme “membre du gang” à part entière et connaît par cœur ce nouveau répertoire.

 

Un groupe est rapidement formé autour de Sylvia Telles pour le concert, avec Carlos Lyra et Nara Leão comme choristes, Roberto Menescal à la guitare, le pianiste Luiz Eça, le saxophoniste alto Bebeto, le contrebassiste Henrique Montes, le batteur João Mario et un jeune étudiant américain joueur de cor anglais, Bill Horn, Ronaldo Bôscoli faisant office de présentateur de la soirée.

 

Une “soirée bossa nova”

 

Moyses Fuks Jewpop

Moysés Fuks aujourd’hui

 

 

Fuks se charge de rédiger le programme, qui est ronéotypé puis envoyé aux membres de l’association juive, auxquels il promet une “soirée bossa nova”. Ruy Castro, toujours dans son ouvrage, explique qu’il n’existe aucune trace de ce programme imprimé, ni photos ou enregistrement du concert, et que Fuks n’a aucun souvenir de la raison pour laquelle il créa ce terme (le mot bossa était utilisé depuis les années trente dans certaines chansons brésiliennes, pour définir un artiste qui chantait ou jouait “différemment”…), jurant à l’écrivain non sans humour qu’il ne lui fut pas “soufflé par un prophète de la Bible” !

 

Le soir du show, près de 80 personnes restèrent devant la porte de l’auditorium pour tenter d’écouter le concert, un tableau noir accueillant le public avec cette inscription à la craie : “Ce soir, Sylvinha Telles et un groupe de bossa nova”. Dans le minuscule auditorium, peu de chaises, la plupart des 200 chanceux spectateurs sont assis sur des tapis et les fans assaillent la petite scène où, d’après Ruy Castro, les musiciens sont pétrifiés par le trac. Carlos Lyra, tétanisé, chante en tournant le dos au public, Nara Leão tremble tellement que Boscoli doit lui tenir son micro (c’est la première fois qu’elle en utilise un). Pour la plupart des jeunes musiciens présents sur scène, c’est aussi leur première fois, à l’exception des “vétérans” Sylvia Telles, Roberto Menescal et Luiz Eça, à peine plus âgés que leurs camarades. Le public sortira de la petite salle totalement conquis par ce premier et historique concert de bossa nova.

 

Peu après, Antonio Carlos Jobim adoube le terme inventé par Moysés Fuks dans les paroles de la chanson Desafinado, qui propulsera João Gilberto sur les scènes internationales en compagnie d’une Girl from Ipanema devenue l’archétype du genre, avec le concours du saxophoniste de jazz juif américain Stan Getz. Ils sont partout, même dans la bossa nova.

 

Alain Granat

 

NDA : Sylvia Telles a tragiquement disparu dans un accident de voiture en 1966, âgée de 31 ans. Si son nom reste peu connu des amateurs français de musique brésilienne, elle est une icône dans son pays, considérée comme la première chanteuse “moderne” et première interprète féminine de la bossa nova, qui a ouvert la voie à des stars telles qu’Elis Regina. L’excellente vocaliste de jazz – et remarquable interprète de musique brésilienne – Sandrine Destefanis lui consacre son nouveau projet “Surfin’ in Rio”, à découvrir ici.

 

Commander Bossa Nova : The Story of the Brazilian Music That Seduced the World de Ruy Castro sur le site Bookdepository

 

© photo et visuel : pochette de l’album Big Band Bossa Nova d’Enoch Light (Belter, 1963) / photo de Moysés Fuks, Facebook / DR

Article publié le 16 octobre 2019. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2019 Jewpop

 

 

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