«Échapper à la philosophie ? Lecture de Lévinas»

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If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, infinite.

(William Blake, le mariage du ciel et de l’enfer)

 

Le critique amorçant la lecture d’un texte n’est jamais seul. Sa découverte d’un style, d’une voix, d’une pensée, évite la spontanéité ; il bannit la surprise, et malheur à l’auteur qui dérangerait ses habitudes. C’est que le critique est un animal pavlovien, classifiant par automatisme ses lectures, comme des papillons piqués dans un cahier. Il est donc studieux, précis et régulier ; rien ne l’écartera des sentiers qu’il a lui-même battus : c’est un bourgeois du livre.

 

Une âme passionnée s’insurgerait, se demanderait «Mais où est le mal ? Ce que tu décris, ce sont les livres qui se répondent à travers le temps : c’est beau, ça fait une polyphonie ! Et puis, bon sang ! Cette vision des choses manque décidément de cœur !». La douce naïveté de certaines âmes passionnées occulte hélas le fait tragique que prendre des morceaux de livres pour les comparer avec le livre actuellement lu, c’est ne jamais lire une seule œuvre pour elle-même, ni le livre lu, ni les livres comparés. Chaque texte semble conservé dans un bocal de formol. Les livres passés sont morts, pire, même les livres non-écrits sont déjà morts !

 

Emmanuel Lévinas a eu cette intuition dans une lecture sur Maïmonide, se demandant quel message vivant porte le philosophe médiéval pour les hommes de son temps. Temps décisif, celui de l’épreuve, de l’hitlérisme. Décisif pour l’Europe, pour les Juifs, pour la pensée-même de Lévinas.

 

Dans un essai récemment paru aux éditions Verdier, « Échapper à la philosophie ? Lecture de Lévinas », Gilles Hanus reprend à son compte cette intuition initiale, ce moment, et va l’appliquer à l’œuvre entière du grand penseur de l’altérité. L’œuvre de Lévinas reste source d’écartèlement pour les universitaires. Sortie de l’ombre, puis passée à la postérité pour son apport à la phénoménologie, puis à l’éthique contemporaine, elle connaît un versant ouvertement juif, précisément talmudique, qui ne manque pas de troubler l’institution académique. À la question de la contamination d’un versant à l’autre, nombre de ses commentateurs ont choisi de laisser dans l’ombre ses réflexions que méconnaîtrait un public universel, ou non au fait des subtilités parfois étranges des textes talmudiques.

 

Gilles Hanus, dans un style rigoureux mais abordable, prend à bras-le-corps cette opposition, semble-t-il irréductible, entre métaphysique occidentale et métaphysique juive. Volonté pédagogique évidente – car dieu sait que la lecture d’un essai philosophique peut s’apparenter à une gageure – et examen de l’œuvre de Lévinas, relèvent les contaminations réciproques, voire les fécondations heureuses, qui naissent de ces deux tendances. Surprise : l’austérité philosophique crépite d’un feu qui la rend vivante. Sous le charbon couvait donc une pensée qui ne fait plus œuvre, mais sens.

 

Et, moment philosophique historique, autant que moment matriciel de tout l’essai de Gilles Hanus, on découvre comment Juif n’est pas une identité, mais une singularité. Bien sûr, il ne s’agit pas de séparation, d’élection, voire de supériorité, comme certaines analyses superficielles le laissent parfois entendre, analyses émanant de personnes fascinées par la condition juive – antisémites, voire juifs eux-mêmes -, analyses qui feraient obstacles à l’universalisme des Lumières, à l’amitié entre les peuples. Cette singularité est aussi source d’universel, mais source créatrice puisqu’elle forge et assume la figure de l’Autre. L’universelle amitié entre les peuple suppose que tous soient les mêmes, doivent être les mêmes, à genoux devant des principes absolus. Principes nés du droit naturel que la rationalité impose pour pérenniser le monde. Or, l’Histoire a prouvé que la fatalité d’appartenance à un groupe différent, irréductiblement différent, se résolvait par l’élimination du groupe de parias, selon l’éternelle formule : Celui qui n’est pas le Même que Moi doit mourir.

 

Gilles Hanus montre alors comment Lévinas, après Auschwitz et sa formule on-en-peut-plus finaliste, sublime une figure de l’Universel basée sur l’Être Juif, sur la singularité juive. Singularité qui arrache l’Autre au Même, qui, de la mort du juif, et donc de l’échec de l’idée universelle du Même, induit une éthique ne recherchant pas à gommer la différence, à rechercher l’identité, mais à accepter le singulier. Singularité qui renvoie aussi le juif aux textes juifs. Car l’échec de l’universalisme est aussi (avant tout ?) l’échec du juif universaliste. Les analystes superficiels y verront un repli, les esprits éclairés comprendront que ce n’est qu’en embrassant sa condition que, de la fatalité, celle-ci vire à l’exultation.

 

L’appel à la (re-)lecture des vieux textes, les textes talmudiques, surtout à la façon de les appréhender, devient, non pas une facilité identitaire, mais une nécessité de survie pour la singularité fatalement irréductible. Lecture exclusive des autres lectures, car lecture propre à la singularité. Lecture vivante, car lecture de celui qui se veut vivant.

 

Jonathan Aleksandrowicz.

Gilles Hanus, Échapper à la philosophie ? Lecture de Lévinas (Verdier), 192 pages. 15€50

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