"Les déserteurs de Dieu", de Florence Heymann

17 minutes de lecture

 
Les déserteurs de Dieu, ces ultra-orthodoxes qui sortent du ghetto. Un entretien exclusif avec Florence Heymann au sujet de son dernier livre, paru aux Éditions Grasset.


 
La date ne saurait être plus symbolique, même si en réalité, elle correspond sans doute aux impératifs de la rentrée littéraire. Le 23 septembre, le jour même du Yom Kippour,  jour le plus saint de l’année pour la religion juive, qui marque la fin des « jours du repentir », est paru le dernier livre de l’anthropologue Florence Heymann, Les déserteurs de Dieu. Cette enquête d’anthropologie de proximité, qui pratique l’immersion comme méthode, nous propose une plongée  au sein du shadow monde ultra-orthodoxe, à travers des itinéraires de vie, chez ces ultra-orthodoxes qui « reviennent à la question », expression reprise de l’hébreu et incompréhensible pour un non initié. Revenir à la religion en hébreu se dit en effet littéralement « revenir à la réponse », lahzor bi-teshuva. D’où le jeu de mot pour le trajet inverse, ô combien douloureux, puisqu’il implique un arrachement à un monde connu, une rupture toujours difficile, parfois radicale avec la famille et les proches.
 
Nous offrant une grille de lecture de ce phénomène grandissant mais difficilement quantifiable, du fait même du peu de publicité qui lui était faite jusqu’à récemment, Florence Heymann relate brillamment trois ans de bénévolat au sein de l’association Hillel, qui soutient et aide ceux qui ont quitté le monde ultra-orthodoxe. L’association, ainsi que nous le précise l’auteur, « n’a pas vocation à prêcher ou à faire du prosélytisme pour le monde laïc.  Au contraire, nous prévenons que le monde laïc, individualiste, ne les attend pas et qu’ils seront confrontés à de grandes difficultés, Hillel n’aide pas les gens à sortir, elle aide ceux qui sont déjà dehors ». Pour ceux-là, c’est une « nécessité intérieure absolue », dit Florence Heymann, « non un caprice ». La sortie suit d’ailleurs les trois phases des rites de passage théorisés par Van Gennep : la séparation, la marge et l’agrégation. En effet, dépassée l’éventuelle euphorie des tout débuts, une grande solitude attend ceux qui choisissent la sortie.
 
C’est la phase la plus critique : sans éducation laïque, obligés parfois d’apprendre l’hébreu certains ne parlaient que le yiddish, les sortants, qui sont pour 2/3 des hommes, vivent amèrement l’absence de communitas. C’est le rôle d’Hillel de les mettre en contact les uns avec les autres, de les guider et de les soutenir dans leurs choix d’intégration à la société. L’armée est pour beaucoup le bon incubateur. Il n’est pas rare que des sortants se retrouvent pour des repas de Chabat, ou d’autres rites, qu’ils pratiquent à leur façon, libérés des carcans codificateurs. Une fois la seconde phase passée, on peut les considérer comme sauvés. Même s’il peut arriver que plusieurs années après leur sortie, certains se suicident, comme encore récemment Faigy Meyer, une ancienne Satmar.
 
Sur l’absence de formation scolaire générale, l’anthropologue n’a pas de mots assez durs : « Je crois qu’on ne le dit pas suffisamment, mais le scandale encore plus grand que la non incorporation des étudiants de yeshiva à l’armée, c’est le laxisme des autorités qui tolèrent et financent des écoles ultra-orthodoxes où aucune matière laïque n’est enseignée. C’est intolérable que l’État, pour préserver ses accords politiciens de coalition avec les haredim, subventionne et ainsi avalise cet état de fait. » Florence Heymann évoque avec émotion ces destins de gens admirables et forts, qu’elle « admire car contrairement à ce que l’on dit d’eux dans leurs milieux d’origine, ce ne sont pas des faibles mais bien plutôt des gens profonds, spirituels et courageux qui ne trouvent pas leur place dans ce monde uniformisant où toute déviation, fut-elle minime, est d’emblée punie par l’opprobre sociale ».
 
Nous lui demandons comment on réussit à garder la bonne distance nécessaire avec son objet d’étude quand certains des gens qu’elle a accompagnés (deux ou trois personnes qu’on accompagne plus personnellement en devenant leur parrain/marraine) sont devenus, selon ses propres dires, « comme des enfants adoptifs », et auxquels il lui est arrivé de donner les habits de ses propres enfants. Elle sourit, parle de la bonne distance, celle qui se situe entre la fusion d’avec son objet, ce moment où le chercheur « devient lui-même sujet » et la mise en perspective de l’analyse, et surtout l’évident décalage qui vient du fait qu’elle ne sort pas elle-même de ce milieu-là.
 
Les précédentes recherches de Florence Heymann, qui n’avaient pas la société israélienne pour objet, mais l’Europe orientale, ont pourtant toutes en commun l’idée de liminalité, de frontières traversées. Pourquoi cette affection pour les transfuges, ceux qui, en traversant les frontières, les brouillent ? Elle répond en mettant en avant les ressemblances de sa propre expérience avec celle des sortants : «  Je  crois que quand on est issu d’une famille elle-même venue d’ailleurs et qui a connu les migrations forcées du XXème siècle, et que moi-même, qui ai vécu en France jusqu’à l’âge de 30 ans, suis ensuite arrivée ici et ai dû m’intégrer et apprendre de nouveaux codes, tout cela rend mon itinéraire très proche de celui de ces gens qui traversent ces frontières. D’ailleurs, on compare souvent les expériences des hozerim bi-sheela à celle des migrants, même si ces derniers ne sont en général pas obligés de couper tout lien avec leur passé, leur famille, leur pays d’origine. Pour les sortants, c’est un exil radical dans leur propre monde. Jusqu’à aujourd’hui, dans ces milieux-là, les sorties sont vécues comme des véritables désertions impardonnables, des trahisons. Ceux qui sortent, sonnent le glas, en tous cas dans un premier temps, des relations familiales. Celles-ci reprennent en général après quelques années, mais restent toujours fragiles. Il existe une sorte de mythe, celui de parents prenant le deuil pour leurs enfants renégats. Je n’ai pour ma part jamais rencontré de tels cas et ça me semble être un phénomène aujourd’hui rare et extrême. »
 
Nous la questionnons sur le face à face actuel en Israël entre d’un côté un renouveau spirituel juif et de l’autre côté le phénomène grandissant des sortants. Ne serait-ce pas la partie émergée d’un phénomène d’implosion à venir du monde ultra-orthodoxe ? Elle tempère : « Je ne sais pas si ce monde va imploser ou exploser, mais les bouleversements sont d’ores et déjà d’actualité. C’est vrai que, dans un contexte de démographie exponentielle, ça tire de tous les côtés, les frontières se brouillent. Malgré tous les efforts et la coercition des rabbins, ils ne peuvent stopper la révolution des nouvelles technologies ni bloquer Internet et les smartphones ; les femmes harediot, qui soutiennent économiquement les ménages font de facto carrière, même si l’expression est taboue, et elles y gagnent en pouvoir ; les “houtznikim”, ces ultra-orthodoxes de la diaspora qui viennent passer quelques années dans les yeshivot israéliennes et qui, dans leur environnement d’origine, n’ont pas pu ériger des murs aussi hauts et des ghettos aussi fermés, font également évoluer les valeurs et les modes de vie de l’ultra-orthodoxie israélienne. Tout cela fait trembler ce secteur de la société. Mais je ne suis pas prophétesse, laissons l’avenir nous le dire.
 
Sur la spiritualité, je voudrais évoquer une réunion intéressante et quelque peu surréaliste à laquelle j’ai récemment assisté : il s’agissait d’une rencontre entre le rabbin Benny Lau, un orthodoxe moderne très enraciné dans le siècle et la société et des anoussim, des “marranes”, ainsi que s’auto-dénomment ces ultra-orthodoxes qui ne croient plus en rien mais qui restent dans leur milieu, souvent car ils y sont mariés et y ont des enfants. Le rabbin Lau, imberbe, en jeans et chemisette, faisait face à des hassidim habillés comme à Meah Shearim. Il leur parlait de spiritualité , de la source originelle à laquelle chacun pouvait aller s’abreuver selon son propre chemin, leur expliquant que l’on pouvait rencontrer Dieu sous toutes sortes de formes, dans l’art, la culture, l’action, et les marranes en face de lui de lui répondre que tout cela n’était que mensonges, que la torah était mensonge, qu’on leur avait menti. Voyez-vous, c’est un peu la caverne de Platon, ils n’ont vu que des ombres et d’un coup leurs yeux se décillent, ils ont le sentiment d’avoir été trahis, qu’on leur a caché la réalité complexe du monde. Benny Lau a utilisé une jolie image. Au lieu de laisser les chemins individuels rechercher la source divine, on a enfermé tous ces jeunes dans une chambre avec une gourde d’eau et on leur a dit : « Buvez ! Voici l’eau de la source. Et, surtout, ne posez pas de questions. »
 
Quid des réussites de l’association Hillel ? « Il y en a beaucoup, mais l’association s’occupe de personnes souvent jeunes et célibataires. Pour ceux qui voudraient sortir étant mariés et parents de famille nombreuse, et j’en connais un certain nombre, il existe une nouvelle association, Ou-baharta (« Et tu choisiras »), fondée par Meir Naor, lui-même un sortant d’Hillel. Si c’est seulement un seul des membres du couple qui veut sortir, à la violence sociale s’ajoute la violence institutionnelle des Batei-dinim pour la garde des enfants. Il leur faudra souvent aller jusqu’à la Cour suprême pour récupérer leurs droits de visite. »
Prenant le contrepied de l’idée reçue qui veut que la perte de la foi soit le facteur principal de sortie, Florence Heymann nous éclaire sur cette réalité contre-intuitive : « La perte de la foi joue un rôle minimal, et parfois absent, des processus de retour à la question ; ce sont surtout les rigidités sociales, les violences, le sentiment de ne pas trouver sa place ou de ne pas exister en tant qu’individu qui sont bien souvent les véritables déclencheurs. » Un livre important, des histoires d’espoir, d’initiation, de devenir-soi, des tragédies aussi, une analyse finement menée. Un indispensable pour qui prétend parler du monde ultra-orthodoxe.
 
Noémie Benchimol
 
Article publié dans l’édition française du Jerusalem Post, publié avec l’aimable autorisation de son auteur
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© photos : DR

Article publié le 11 octobre 2015. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2015 Jewpop / JPost

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