L’été sous les missiles (2)

24 minutes de lecture

 
Je suis partie en Israël le 23 juillet dernier, en plein milieu du conflit, alors que les missiles s’abattaient sur tout le pays, du nord au sud (surtout au sud). C’était mon premier séjour en Israël pendant une guerre. Je passais mes journées à Tel-Aviv. C’est une ville qui me passionne et que j’ai l’habitude de parcourir à pied, pendant des heures. J’ai décidé de ne pas changer mes habitudes, malgré la guerre : depuis le moment où mon avion s’est posé à Ben Gourion jusqu’à mon départ le 11 août, j’ai photographié et noté tout ce qui n’était pas « normal ». Une manière de décrypter la ville à l’aune du conflit en cours, avec une sensibilité exacerbée.
Rosine Klatzmann-Wasserman
 

Vendredi 25 juillet

 
Simon et moi venons à Tel-Aviv. Simon va travailler chez nos amis Ilan et Myriam (la porte d’entrée de l’immeuble est grande ouverte, comme presque partout, pour accueillir les passants en cas d’alerte) et moi je pars marcher, comme d’habitude. A 10h43, alors que je me trouve dans Tchernikhovsky, la sirène retentit. Je rentre dans le premier immeuble venu avec deux autres personnes. Une voiture s’arrête juste devant et une famille avec trois jeunes enfants nous rejoint. Je remarque que le père plaque ses enfants contre le mur et essaie de les tranquilliser. Les enfants ne disent rien ; mais une fois l’alerte passée, quand ils repartent, la petite fille de huit ou neuf ans pleure. En sortant, je prends des photos de l’interception dans le ciel puis je reviens immortaliser les graffiti de la cage d’escalier où je me suis réfugiée. Simon, lui, a inauguré le miklat (l’abri) situé au sous-sol de l’immeuble d’Ilan et Myriam.
 

 
Je ne le sais pas encore, et pour cause, mais c’est ma dernière alerte avant mon départ le 11 août. Par la suite, par hasard, je passerai à travers les gouttes (si l’on peut comparer les missiles à des gouttes) : je serai à Tel-Aviv quand il y aura des alertes à Herzliyya, à Herzliyya quand il y aura des alertes à Tel-Aviv, et à Zikhron Yaacov quand il y aura des alertes à Tel-Aviv et à Herzliyya. N’empêche, pendant les jours qui vont suivre, et jusqu’à mon départ, comme tout le monde ici, je penserai sans cesse à la prochaine alerte : avant de prendre une douche (aurai-je le temps de me rhabiller si la sirène retentit à ce moment-là ?), en voiture sur la route, dans certains quartiers de Tel-Aviv (dans Shapira, par exemple, quartier très pauvre au sud de la ville, les petites maisons me semblent de bien fragiles abris), sur la plage où je viens ramasser des cailloux pour mes statues quand mes pas m’emmènent, presque malgré moi, loin de tout bâtiment, et, surtout, le soir. Une alerte en plein jour, je connais, j’en ai déjà vécu quatre. Mais en pleine nuit ?
 

 
Après l’alerte, je passe à la boutique Tsalmania (qui a fait l’objet d’un magnifique documentaire) puis je vais marcher dans Neve Tsedek. Et là, dans un coin quasi désert du quartier, j’aperçois Jean-Charles Banoun, le journaliste d’i24 News. J’ai l’impression de rencontrer une personne que je connais bien ; et même très bien ! Il faut dire qu’à Paris, pendant les deux semaines du conflit, je l’ai vu à la télévision tous les jours ; ça crée des liens ! Nous discutons quelques instants. Plus loin, toujours à Neve Tsedek, je remarque une maison qui arbore le drapeau Golani, une unité d’élite de Tsahal dont les soldats payent toujours un lourd tribut en cas de guerre. Et je me dis qu’un membre de cette famille est sûrement à Gaza en ce moment.
 

 
Vers 20h30, sur Dizengoff désert, Simon et moi cherchons un endroit où dîner. Trois détonations puissantes et sourdes retentissent alors, sans alerte. J’apprendrai un peu plus tard que nous avons entendu les interceptions de missiles lancés sur Herzliyya. Au restaurant, je laisse un bon pourboire à la toute jeune serveuse, comme pour compenser l’absence des touristes. Mais j’ai remarqué que, malgré une clientèle réduite, plusieurs restaurants et cafés annoncent qu’ils offrent gratuitement des repas ou une boisson aux soldats en uniforme jusqu’à la fin de l’Opération Tsouk Eytan ; comme le restaurant Abou Gosh, sur Dizengoff.
 
Le soir, avant de me coucher, je prépare les affaires que j’emporterai avec moi dans l’abri (trois étages plus bas) en cas d’alerte : mes tongs (plus rapides à enfiler que des sandales), mon appareil de photo (que j’enlève quand même pour dormir) et un vêtement « décent » pour retrouver les voisins dans l’abri. A Herzliyya, ces précautions sont  inutiles puisqu’il y a un mamad dans l’appartement même. Ariella, d’ailleurs, s’en réjouit souvent pour sa mère Daddy :  la course aux abris n’est plus de son âge. Mais les autres, ceux qui n’ont pas de mamad, ou ceux qui se trouvent dans la rue au moment d’une alerte, comment font-ils ? Je me pose souvent la question quand je croise dans la rue une personne âgée qui fait ses courses, une personne handicapée, une mère de famille avec de jeunes enfants…
 

Samedi 26 juillet

 
Je vais à la plage. Cette année, ce qui est tout à fait exceptionnel, ce ne sont pas tant les missiles qui s’abattent pour la première fois, ou presque, sur Tel-Aviv, mais le fait qu’il n’y ait pas de méduses dans la mer ! Juillet sans méduses, c’est du jamais vu ! Mais aujourd’hui, un cessez-le-feu a été annoncé de 8h à 20h, et il y a du monde sur la plage et dans l’eau. Mais enfin, cessez-le-feu ou pas, sachant que le Hamas risque à tout moment de le rompre, je repère l’endroit ou j’irai me réfugier en cas d’alerte. L’hôtel Renaissance est tout près, c’est donc sur lui que je jette mon dévolu.
 
Le soir, de retour à Herzliyya, nous dînons chez Daddy et Ariella. Dan, Michal et leurs trois enfants Noa, Itaï et Maya, sont là. A un moment, alors que je parle avec Dan, il s’interrompt soudain, inquiet, et dit « c’est quoi ça ? ». Je ne comprends pas ; je n’ai rien vu, ni rien entendu. Mais lui, oui. Cette fois, j’entends bien : on dirait une sirène qui retentit. En réalité, c’est Maya, neuf ans, qui nous fait une blague et simule le bruit de la sirène. Dan est fâché, et gronde Maya en lui disant « ce n’est pas drôle ». Mais Maya, elle, trouve cela très drôle. Sûrement une façon d’évacuer son stress. Quant à Ariella, rien n’y fait : chaque soir, devant la télé, elle m’égrène le nombre de « raquettes » tombées dans la journée (on dit « rakétot » en hébreu). Et à chaque fois, je lui répète : « roquettes, Ariella, pas raquettes ! Alévaï (pourvu) qu’ils nous envoient des raquettes à la place des roquettes !
 

Dimanche 27 juillet

 
7h24 du matin à Herzliyya. Une énorme détonation retentit. Mais il n’y a pas eu de sirène. Grâce à l’application spéciale qui signale les alertes rouges sur les téléphones portables, Simon nous apprend qu’une roquette a été lancée sur Ramat Hasharon, une ville toute proche ; c’est le bruit de l’interception que nous venons d’entendre. Dans la voiture, en route vers Tel-Aviv comme chaque jour, j’écoute Galgalatz. Ils interrompent leurs programmes, quels qu’ils soient, pour signaler chaque alerte (az’aka en hébreu). Et c’est un flot incessant d’interruptions : az’aka bé Zikim, az’aka bé Kerem Shalom, az’aka bé Nahal Oz, az’aka bé Holit, etc. Les kibboutzim et les localités de ‘otef ‘aza (pourtour de Gaza) sont en première ligne et leurs habitants – j’y pense tout le temps – n’ont que quinze secondes pour s’abriter.
 

Lundi 28 juillet

 

 
A Tel-Aviv : au coin de Herzl et Matalon, une jeune femme fait des bulles de savon et dit : « des bulles à la place des missiles, des bulles à la place des missiles ! ». Je lui demande son nom : elle s’appelle Ronit et son amoureux, à ses côtés, Alex. Herzl est déserte. Dans un magasin de meubles, je photographie les mots « Peace and love » formés avec des lettres en bois, sûrement installés là exprès.
 

 
De toute façon, en ce moment, tout fait sens, et je ne peux m’empêcher de décrypter et de lire la ville à l’aune du conflit qui se déroule. C’est la guerre après tout et la ville l’exprime à sa façon.  Comme avec ce graffiti : « Un enfant juif = un enfant arabe. Nous ne voulons pas être ennemis ». Ailleurs, dans la rue Sadna, je photographie le graffiti « Life during wartime ». Ou encore celui-ci à Jaffa, écrit en hébreu et en arabe : « Nous n’avons pas d’autre pays ».

Et cet autre, que je vois à plusieurs reprises « Rien n’est triste ; tout est normal ». Si ces graffitis ne semblent pas nouveaux, ceux qui entourent la porte d’entrée de l’immeuble de mes amis Ilan et Myriam, eux, le sont ; en tout cas, ils n’étaient pas là lors de mon dernier séjour, en juin. On peut lire, de chaque côté de la porte « Vous n’êtes pas obligés d’aller à la guerre ». Ils ont sûrement été faits lors d’une manifestation pacifiste (elles se tiennent souvent tout près de là, sur la place Rabin).
 


Je passe près d’une station-service et m’en éloigne aussi vite que possible.
Au début du conflit, le 10 juillet, les débris d’une interception sont tombés sur une station-service du quartier de Florentin, à Tel-Aviv, entre les pompes, sans faire de dégâts. Mais le lendemain, à Ashdod, des débris tombés sur une station-service ont fait trois blessés, dont un grave. Aujourd’hui, c’est l’ « idelfiter » comme on dit en hébreu, la fin du ramadan, une fête importante pour les musulmans. Je trouve que ce mot sonne yiddish. En fait, il s’agit de l’Aïd el Fitr. A la radio, comme dans les journaux et à la télévision, il n’est question, bien sûr, que des « minharot », autrement dit des tunnels. Je me dis que « minhara », au singulier, ça ressemble à minaret. Complètement idiot comme réflexion.
 

Mardi 29 juillet

 
Six heures du matin, « Chalva ba boker », je profite de la « sérénité du matin », je prends le thé sur la terrasse, je lis, tout est calme, tranquille. A 9 heures, Ariella regarde la pendule et s’exclame : « oh là là, il est déjà 9 h ; je suis en retard ». Daddy lui répond « ce n’est pas grave, c’est la guerre !».
 

 

Mercredi 30 juillet

 
Cinquième jour sans alerte… pour nous. Car ailleurs, il en va autrement. Hier encore, Beer Sheva, Jérusalem, Holon et, bien sûr, encore et toujours, dans le sud, Ashdod, Ashkelon et ‘otef ‘aza (le pourtour de Gaza). Chaque jour, ce sont des dizaines de roquettes qui s’abattent sur Israël.
Balade dans Tel-Aviv avec Simon. Nous remarquons un graffiti : « Il n’y aura pas de paix sur une terre volée ». Le graphisme en est spécial et j’ai du mal à le lire ; c’est Simon qui me le traduit. Des ouvriers qui me voient le photographier nous demandent ce que nous en pensons. Eux, de toute évidence, ne sont pas d’accord avec ce que proclame le graffiti.
 

 
Je passe au Palais des thés pour dire bonjour à Rachel Samoul, auteur du blog Kef Israël ; elle tient, depuis le début du conflit, une formidable chronique intitulée « Ma vie sous les missiles » que je lisais chaque jour à Paris (je me souviens encore, avec émotion, de la vidéo d’Alexandra qu’elle avait mise en ligne le 17 juillet). Rachel n’est pas là et c’est son mari, Charles, qui m’explique qu’en ce moment elle ne passe que quelques heures par jour au magasin car il y a moins de monde. Je lui demande si c’est dû à la situation et il me répond : « c’est l’été et c’est la guerre ».
 

 
Dans Sheinkin, mon attention est attirée par une affiche sur un magasin. Je lis « Nous vaincrons à Gaza ». Signé Habad. Bizarre. Le Habad est un mouvement très religieux et ce slogan m’étonne. Je photographie l’affiche car je sens bien qu’il y a là quelque chose qui m’échappe. Mais je ne sais pas quoi. Juste à ce moment, un père attire l’attention de ses filles sur l’affiche. J’en profite pour lui demander des explications et il me montre que Gaza (qui se dit ‘aza en hébreu)  est écrit avec une apostrophe entre les deux dernières lettres. Autrement dit, il n’est pas écrit «  bé ‘aza », (à Gaza) comme je l’ai cru, mais l’acronyme « bé ‘az‘a » qui signifie « Avec l’aide de Dieu ». Tout s’explique !
J’essaye de vivre normalement. J’arpente les rues de Tel-Aviv cinq à six heures par jour, sous le soleil et dans la moiteur, mais j’aime ça. Je ne peux pas faire avancer mon projet de livre de photos (il n’y a pas assez de monde dans les rues) mais j’en profite pour rencontrer des personnes susceptibles de m’aider. C’est incroyable la disponibilité des gens ici, à quelque niveau que ce soit ! Avec Simon, nous allons visiter Beit Hatfoutsot, le musée de la Diaspora. Trois personnes sont à la caisse devant nous, des Français eux aussi. Le caissier a beaucoup de famille à Sarcelles et nous parlons, une fois encore, de la situation des Juifs de France. Les salles du musée sont désertes. Nous visitons une exposition très intéressante sur Dreyfus. L’affiche exposée « N’achetez rien aux Juifs » me fait immanquablement penser aux appels aux boycotts d’Israël qui sévissent partout dans le monde, et surtout en France.
 

 

Jeudi 31 juillet

 
Simon et moi sommes invités par mon ami Maurice Ifergan, rédacteur en chef à i24 News, à visiter les studios de la télévision à Jaffa. J’y rencontre à nouveau Jean-Charles Banoun. Mais cette fois-ci, rien de surprenant ! En fin d’après-midi, nous décidons d’aller voir le Kipat Barzel (Dôme de fer) d’Herzliyya Mais arrivés près de l’endroit où il se trouve, nous sommes arrêtés par une barrière. Un homme qui vit dans une maison juste à côté nous parle du bruit terrifiant du Dôme de fer au moment du lancement des intercepteurs. Je me souviens alors du fracas effroyable que nous avons entendu en ville (quand j’avais l’impression que des avions de chasse nous survolaient à basse altitude) et je peux imaginer ce qu’il entend ici à chaque interception. En pleine nuit, ce doit être terrible.
Le soir, à la télévision, on montre une manifestation pro-israélienne (en Angleterre ?). Un slogan sur un panneau brandi par un manifestant attire mon attention : « Free Palestine… from Hamas ». Quelle bonne idée !
 
À suivre prochainement sur Jewpop, L’été sous les missiles (3)
Lire L’été sous les missiles (1)
Rosine Klatzmann-Wasserman a longtemps travaillé comme journaliste et photographe indépendante avant d’intégrer une rédaction. Elle est actuellement formatrice en expression écrite et prépare un livre de photos-montages sur Tel-Aviv.
 
© photos : Rosine Klatzmann-Wasserman
Article publié le 21 octobre 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2014 Jewpop

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