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Vivre dans le mensonge

Photo représentant une mériée les yeux bandés Jewpop

Sarah (pseudonyme) est une jeune femme religieuse vivant en Israël. Elle a fait parvenir à la rédaction de Jewpop ce texte bouleversant, que nous avons décidé de publier tel quel.

 

“Je vis dans un monde où l’homosexuel, à défaut d’être connu, est fantasmé, associé au pédophile, au déviant, au dangereux social”

Il me faut écrire urgemment. Ayant vécu et vivant dans le secret, je doute parfois de la réalité de mon histoire. Pourtant, ce secret ne devrait pas en être un. Mon histoire ne concerne pas que moi. Il y a un ex-mari, beaucoup d’enfants. En fait, ce secret n’est pas le mien à titre principal. J’en suis dépositaire par la force des choses. Voilà, je suis une femme juive religieuse, revenue à mes sources vers la fin de l’adolescence, récemment divorcée. Histoire banale me direz-vous. Sauf que j’ai divorcé après vécu plus d’une décennie avec un homme homosexuel, qui savait l’être depuis l’enfance, qui l’avait dit à ses rabbins et que ces derniers, à l’aide de psychiatres, de conseillers, d’aides « thérapeutiques », sur fond d’homophobie et de misogynie, me l’ont caché et m’ont volé ce qui aurait dû être mes plus belles années.

 

J’ai été objectivée. On m’a considérée comme l’instrument animé de la rédemption féminine et familiale d’un homme dont le système social et religieux considère comme « malade », donc curable. Mensonges éhontés, tentative de renversement de culpabilité, manipulations. Des années à demander conseil aux rabbins, représentants de mon monde, et à être flouée. Et puis mon présent, fait de galère financière, de l’image sociale désastreuse d’être une femme divorcée, mère de famille nombreuse, d’enfants qui souffrent. De ne pas pouvoir dire pourquoi j’ai divorcé parce que celui qui veut faire un coming-out le fait tout seul. Aussi, parce que je vis dans un monde où l’homosexuel, à défaut d’être connu, est fantasmé, associé au pédophile, au déviant, au dangereux social. Et que je ne veux pas que mon ex-mari connaisse cela.

 

Trop occupé à masquer la supercherie, à ne pas éveiller les soupçons, à essayer de faire comme tout le monde, au prix parfois de sa santé physique et mentale, mon ex-mari a mis toute son énergie à ne pas me faire confiance. Et s’il a pu tenir autant de temps, c’est qu’il avait tout un système bien établi derrière lui qui lui assurait qu’il avait le droit, que c’était la chose à faire : « surtout ne rien Lui dire, jamais. Tu gardes ton secret jusqu’à la mort ». Si ses rabbins l’encourageaient dans cette voie, c’était la preuve irréfutable que c’était la chose à faire, voilà l’argument rabbinique qui valide le mensonge et brise des vies. Blanc-seing de la religion.

 
Voyant tant de fois ma détresse, il a cependant compris qu’il s’était fourvoyé. Malgré cela, À AUCUN moment il n’est venu me dire ce qui se jouait entre nous. Je lui en veux d’avoir réussi son projet suicidaire. Mettre sur papier me permet justement de passer cette phase de colère. J’ai aussi une peine infinie pour lui.

 

Lui aussi est une victime, et peut-être la première de cette histoire

Victime parce qu’il a accepté et internalisé la honte d’être ce qu’il est : un homme attiré exclusivement par les hommes. Victime parce que là où il a demandé de l’aide, il a reçu des « traitements » divers et variés, tentant par la force de le rendre « normal », c’est-à-dire hétéro. 100% de réussite qu’ils disaient, comme on vendrait une assurance voiture, des réussites éclatantes, des garçons qui avaient « ces désirs-là » avaient fondé une famille, étaient devenu des pères de familles épanouis. Ne manquaient que les photos de familles parfaites : la publicité était alléchante.

 
Thérapies de conversions (qui devraient être illégales), groupes de soutien, discussions sans fins mêlant mystique et analyse de la thora, exercices de pensée, prières, psychologues, il aura TOUT essayé… Cela, je ne le saurai que plus tard.

 

Victime aussi, et peut-être surtout parce qu’il a cru à sa rédemption par le mariage hétérosexuel, parce que vous, Rabbins, psychiatres et autres thérapeutes, vous lui avez fait croire que c’était possible de décider de devenir hétérosexuel. Vous l’avez empêché de vivre sa vie d’homme homosexuel, vous l’avez brisé durablement. Parce que je vais vous dire, moi, à quoi elle ressemble, cette « guérison » :

 

Elle ressemble à une intuition féminine immédiate que quelque chose ne tourne pas rond, sans être capable de nommer le malaise.

Elle ressemble à une destruction progressive de ma féminité, de mon être le plus profond. Insidieuse, elle viendra s’immiscer dans mon esprit, questionnant ma capacité de séduction, ma personnalité.

Elle ressemble à une vie affective inexistante, à un jeûne quotidien d’un besoin des plus basique : l’amour et l’attirance d’un mari.

Elle ressemble à des supplications pour être désirée, aimée.

Elle ressemble à des rejets physiques, y compris des soirs de bain rituel, de mikvé. (Partie émergée de l’iceberg).

Elle ressemble à des questionnements sans fin : qu’ai-je de différent d’une autre femme ?

Elle ressemble à de la culpabilisation, à une résignation qui s’installe de ne pouvoir mériter ce que toute femme mérite.

Elle ressemble au désespoir, à des pleurs, à cette passion qui m’attirera vers ce mari sans JAMAIS trouver de répondant.

Elle ressemble à un vol impuni d’une vie intime normale et épanouie.

Elle ressemble à des espoirs vains et idiots que si je me change, il changera lui aussi.

Elle ressemble à de timides excuses, « je suis asexué », à une usurpation d’identité qu’il ne pourra jamais s’approprier et qui deviendra sa lutte quotidienne.

Elle ressemble à une prise de conscience douloureuse, que ses « conseillers » se sont planté mais qu’il n’y a pas de retour possible. Qu’il est engagé dans une vie qu’il devra, à tout prix, essayer d’assumer en s’étant condamné à l’échec d’avance.

Elle ressemble à une famille brisée, à des enfants au milieu, à des victimes, partout.

Elle ressemble à son épisode dépressif, à cette hospitalisation pendant des semaines en psychiatrie.

À la visite de son ancien directeur de yeshiva (et employeur), sans doute pris de culpabilité, qui fournira tout de suite cette information cruciale aux psychiatres, désabusés, qui cherchaient à expliquer ses envies suicidaires. Eux avaient bien entendu le droit de savoir. Pas moi.

Elle ressemble à son mensonge, trop convaincant, quand je lui demanderai avec insistance ce qu’il a dit aux médecins.

Elle ressemble à mon appel pour lui annoncer ma décision de divorcer.

 

Je lui ai demandé pourquoi il m’avait menti ainsi, maintenu dans l’ignorance, sachant que je doutais et culpabilisais. Il m’a répondu que le mariage était valide religieusement, et qu’il est permis de mentir pour préserver la paix des ménages. Et que bon, je n’avais pas posé la question lors de la rencontre donc il n’était pas tenu de me le dire.

 

Illustration trois singes Jewpop

 

Les rabbins n’ont-ils pas le devoir d’informer objectivement la potentielle future femme ?

 

Ils peuvent donc taire volontairement ce qu’ils veulent si elle ne pose pas précisément une question qui ne viendrait dans l’esprit d’aucune future mariée et qui est indécelable dans le cadre d’un shidou’h (rencontre arrangée) ? Avant le mariage, ils se taisent pour marier le jeune homme. Après le mariage, ils se taisent pour le shalom bayt, la paix des ménages.

 

Est-ce qu’à un moment ils prennent conscience qu’ils sont face à des humains et parient sur leurs vies, à leurs insu ? À quoi pensaient-ils en faisait signer notre contrat de mariage (la ketouba) à mon ex-mari, une petite tape amicale sur l’épaule ? Je sais aujourd’hui que la halah’a, la loi juive (ainsi que la moralité naturelle la plus évidente, qui la précède) interdit de façon claire et précise ce qui m’a été fait.

 

J’ai demandé au rabbin s’il aurait fait cela à sa fille. Silence. Non, évidemment. Il m’a plaint. Mais je n’étais pas sa fille.

 

Cette guérison, elle ressemble à ces phrases entendues de la part des rabbins : « Je ne pense pas que les compétences sexuelles de quelqu’un doivent être demandées pendant une rencontre. L’épanouissement sexuel n’est pas le but d’une vie. Dans un mariage, il faut s’adapter aux différentes situations se présentant à nous. »

 

Celle qui m’a laissé le goût le plus amer : « Pendant la Shoah les femmes n’avaient pas de relations pendant 5 ans. Accepte de ne pas avoir un homme à la maison. Pense à tes enfants »
« Votre mari était comme mon fils. Si j’avais eu un fils homo, j’aurais tout fait pour qu’il se marie. »

 

Jusqu’à trois jours avant notre mariage, il se confiait à un des rabbins de son école talmudique (yeshiva). En pleurs, il lui a exposé ses doutes quant à ses capacités à mener une vie conjugale avec sa future épouse. Le rabbin en question, sûr de lui et paternel, l’a rassuré : c’est tout à fait normal de douter, le mauvais penchant (yetser h‘ara) s’immisce juste avant les moments de sainteté, de kedousha, « marie-toi, tu vas réussir à vivre une vie normale. Ne t’inquiète pas, Dieu est là. » Il fut le témoin de notre mariage. Il a célébré avec la joie folle de ceux qui pensent avoir fait le BIEN et vaincu la nature, ce qui était en fait un meka’h ta’out (un mariage entaché d’un vice de consentement).

 

Moi qui crois du plus profond de moi en Dieu, je n’ai pas de réponse. Mais je sais une chose : Dieu a créé les homosexuels…PERSONNE ne CHOISIT de l’être. Plutôt que d’être modestes et d’accepter leur petitesse et la part de mystère qui existe, ces hommes de loi se sont fait un honneur, en toute « sincérité », d’aider ces homosexuels, et de les « mettre sur le droit chemin ».

 

“J’étais normale. Mon mari aussi”

 

Par un secrétaire d’un “géant de la génération”, gedol ha dor, mon ex-mari a été orienté vers un « psychologue », une sommité. Le nom qu’on se transmet discrètement et pas si discrètement dans le monde orthodoxe pour ce genre de « problèmes ». Face à l’exposé honnête et sincère de mon ex-mari, ce dangereux praticien lui a répondu la chose suivante, qui ne laisse pas de me surprendre par son idiotie et son ignorance : « Mais pourquoi ? C’est très joli une femme ! » « Vous êtes jeune, en bonne santé. Tout ira bien. Dès que vous rencontrerez une jolie fille, que vous toucherez une femme, vous deviendrez un autre homme ».

 

Qu’a donc poussé cet homme à déshumaniser ainsi les femmes ? À ne prendre aucunement en compte ce que la Thora elle-même pourtant prend en compte : le bonheur et le plaisir de celles-ci dans le mariage ? Qu’est ce qui a fait que ce charlatan, qui exerce encore aujourd’hui en toute impunité, a été la RÉFÉRENCE du monde orthodoxe pour n’importe quel problème que ce soit ? À combien d’autres jeunes homos a-t-il donné son « feu vert » pour se marier ?

 

À la découverte du pot aux roses, après des années et des enfants, par hasard, mes doutes se sont confirmés, mes espoirs envolés, mon monde écroulé. J’ai eu un soulagement. J’étais normale. Mon mari aussi. Mais il ne voudra jamais d’aucune femme et nos normalités étaient, par nature, incompatibles. J’avais les réponses à mes années d’errance…

 

Comment est-il possible qu’autant de « rabbins », piliers du judaïsme francophone soient impliqués dans cette histoire (et peut-être dans bien d’autres du même genre) ? Pourquoi considèrent-ils la femme comme un instrument, une chose, un utérus, une possibilité technique, une mécanique qu’il suffit d’actionner pour la faire tomber enceinte et fonder une famille ?

 

Beaucoup d’éléments déclencheurs m’ont aidé à prendre conscience de l’absurdité de ce mariage, du non-sens de se sacrifier ainsi pour ses enfants, de la nullité de continuer, de brasser du vent, et surtout de comprendre que non, leur théorie ne résistait pas à l’épreuve de la pratique. Je mérite qu’on me dise la vérité. Les épreuves aussi, tous les couples passent par des épreuves, mais dans le respect. Je ne remercierais jamais assez Dieu de m’avoir fait sortir de là. Des milliers de femmes sont aujourd’hui dans la situation que j’ai vécue et l’acceptent, par fatalité, ou parce qu’elles ne le savent pas (encore ?). J’aimerais pouvoir les toucher, j’aimerais interpeller tous les rabbins qui poussent les homosexuels à se marier et entretiennent le système de croyances mortifères que ÇA peut marcher.

 

ÇA ne marche pas. Je voudrais leur hurler les dégâts qu’ils provoquent, les catastrophes qu’ils engendrent pour ces couples, ces familles. Je me réapproprie petit à petit ma vie, malgré la rancœur, malgré la colère, je sais que Dieu ne cautionne pas ces agissements.

 

Si vous êtes dans mon cas, sachez que vous méritez le bonheur et que rien, pas même votre empathie pour votre partenaire ne justifie que vous deveniez un alibi social ni que vous soyez privé d’une vie de couple la plus élémentaire.

Si vous êtes vous-même homosexuel, vivez votre vie comme vous l’entendez, en tant qu’homo ou en tant qu’abstinent parce que c’est ce que vous croyez vrai et bon, soyez heureux mais par pitié, ne mentez pas, ne contribuez pas à briser la vie d’autres personnes.

Si vous êtes un rabbin, puissiez-vous entendre le cri d’une femme de rien, sa souffrance – absurde et inutile -, sa vie détruite et sa supplication qui vient de l’expérience la plus douloureuse. Sachez qu’en vous taisant et en cachant volontairement des informations cruciales parce que vous pensez faire des mitsvot en « mariant les gens », vous condamnez nos filles à vivre une situation analogue à la mienne.

 

Votre système de pensée sur l’homosexualité est un échec. Votre vision est dépassée – et je le dis sans haine.

Votre « 100% de guérison et de couples heureux garanti » ressemble à ce qu’a été mon mariage et mon couple : un échec cuisant, et beaucoup, beaucoup trop de souffrance.

 

Sarah

 

© photo et illustration :  / DR

Article publié le 28 janvier 2020. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2020 Jewpop

 

 

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6 Commentaires sur "Vivre dans le mensonge"

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david atlani
Invité

Votre temoignage est boulversant.
je tiens a vous temoigner mon soutien.
courage pour la suite…

zerbib
Invité

votre ex vous a balade y divorceil doit assumer les enafnts la garde etc ,trop facile pour lui de dire cest les rabbins. Il a consenti vous a fait l amour vous a dit je t aime ,la seule victime cest vous .

Julie
Invité

Vous êtes bouleversante de sincérité, votre souffrance transpire à chaque ligne. Je vous comprends tant et partage votre peine. vos enfants comprendront tout, avec le temps. Etonnant comment ces hommes qui vivent dans le déni parviennent à aller vers leur femme dans un but reproducteur…tout est bon pour sauver la face, ou la force de l’apparence. Bon courage à vous, il y a une leçon a prendre de chaque événement et le meilleur est à venir pour vous.

TOV LEA
Invité

Terrible témoignage.
Impressionnant de douleur et de lucidité.
J’espère que vous trouverez enfin le bonjour que vous méritez 🙏

TOV LEA
Invité

Terrible témoignage.
Impressionnant de douleur et de lucidité.
J’espère que vous trouverez enfin le bonheur que vous méritez 🙏

Liz
Invité

En même temps il faut prendre conscience que la religion est une méga supercherie, dont les rabbins et autres curés sont parfois eux-mêmes victimes (si l’ignorance n’est pas en soi un péché) et que si dieu existe, il veut juste qu’on ne soit pas des enfoirés envers les êtres de toutes les espèces à qui il a donné la vie – humains et animaux. Faudrait déjà commencer par ça…

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