Couverture de la revue Domaine Yidich poète juif Jewpop

Du poète en général et du poète juif en particulier

12 minutes de lecture

 

Nous résidons dans une époque étrange et sombre. Une époque dans laquelle le « vivant parlant » (Haï medaber), ainsi que la pensée juive nomme l’humain, ou l’« animal parlant » (Zoon phonanta) comme le désigne Aristote, est saccagé, vandalisé, broyé. Objet d’un Lachon Hara générique, qui calomnie l’humain de l’homme, de toute part.

Gérard Rabinovitch

Gérard Rabinovitch

 
Réduit, par la conception « matérialisme historique » du marxisme et l’économisme dit « libéral » du marché, à une créature, jouet du social, ou joué par l’échange marchand.
Réduit, par les conceptions biologisantes et sociologistes, en objet échangeable, corvéable, formatable, et jetable.
Réduit, par la propagande de guerre – pas moins arme de destruction massive de la Guerre totale, depuis 14-18 et les totalitarismes du XXème siècle -, à du « matériel humain ».
 

Et rendu muet… Sous l’envahissement du langage médiatique, ses « éléments » chosifiants, technicistes, communicationnels, propagandistes ; son anomie lexicale, et ses métaphores « éculées » et « frelatées » (je reprends ici les qualifications dûes à George Orwell). Toutes voies, conniventes et congruentes, de précipitation dans le fossé de la chosification. Qu’on pense un instant, à la résonance de l’époque actuelle de la formule Saint Simonienne qui se souhaitait originellement promesse d’espoir : « Passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses ». Lorsque les « choses » aujourd’hui, c’est notre sort commun !…

 

Poème d'Uri Orlev écrit à Bergen Belsen

Depuis son arrivée en Israël en septembre 1945, Jerzy Henryk Orlowski a conservé précieusement pendant plus de 60 ans un petit carnet à couverture rouge sur lequel, à 13 ans, il avait recopié 15 poèmes écrits au camp de Bergen-Belsen où il fut déporté avec sa tante et son jeune frère au cours de l’année 1944. Devenu Uri Orlev, il est auteur de livres pour la jeunesse traduits dans le monde entier et a reçu le prix Hans Christian Andersen en 1996 pour sa contribution à la littérature d’enfance et de jeunesse.

 

Dans cette nuit déshumanisante, l’art poétique – cet écrin au « tac du cœur contre la désinvolture » (Gershom Scholem) -, l’art poétique du poète « porte-parole au seuil de l’être » selon Gaston Bachelard, serait-il le ressort ultime contre le poison barbare d’un parler instrumental aussi bien qu’hyperbolique, qui écrase la possibilité de l’humain dans l’homme ?

 

Theodor Adorno, un des Maîtres de l’École de Francfort, pouvait après la seconde guerre mondiale (in Prismes) affirmer : « écrire un poème après Auschwitz est barbare. Et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes ». Adorno nuancera cet éclat plus tard, aux échanges qu’il eut avec avec Samuel Beckett, à la découverte de la poésie de Nelly Sachs et de Paul Celan. Ce dernier, d’ailleurs, y revint (1967) : « Pas de poésie après Auschwitz ? Qu’elle est la conception du poème qu’on insinue ici ? L’outrecuidance de celui qui a le front de faire état d’Auschwitz depuis la perspective du rossignol ou de la grive musicienne »…

 

Paul Celan indiquait d’un trait, une voie ; renonçant au lyrisme esthétisant ou aux épanchements pleurnicheurs du romantisme, le poète est cet artiste qui campe et se tient au plus près de ce qui constitue l’humain : la parole en quête de sens. La poésie n’est pas une enluminure décorative. Theodor Adorno s’était trompé (une fois n’est pas coutume !..). Au saccage de la langue commis par les nazis, en accompagnement du vandalisme destructeur de l’humanité de l’homme, dont ils s’affirmaient et s’affichaient les vecteurs (lire Victor Klemperer ou George Steiner qui en ont fait un relevé méthodique. Ou encore le Transcription de Freidrich Achleitner, il faut opposer une éthique du bien dire, une bene dictio. Plus encore : une infinie exploration du cœur du langage. Le poète y est convoqué.

 

Couverture du recueil de poèmes juifs Verserts d'André Spire Jewpop

Versets, poèmes juifs d’André Spire, Mercure de France (1908)

 

C’est peut-être là que le poète juif tient une place particulière. En ce qu’il est l’héritier d’un rapport civilisationnel au langage ; dans lequel il s’inscrit, ou dont il porte la trace du trait. Il y a une familiarité de chair textuelle entre l’art poétique et le judaïsme qui trouve son amorce et son fondement dans la prévalence dans le judaïsme de l’importance du langage, de la parole. Franz Rosenzweig le résume élégamment dans L’Étoile de la rédemption : « La langue est véritablement le cadeau de noces que le Créateur offre à l’humanité à l’aube de celle-ci ; mais elle est également la propriété de tous les fils de l’homme : chacun y participe à la façon qui lui est propre et enfin c’est le sceau de l’humanité dans l’homme ».

 

Dans l’épistémologie naturaliste des Mondes bâtie par le judaïsme, il est distingué 4 niveaux de leur concrétion : le minéral, le germinal, le vivant, et le « vivant parlant »… Là où l’humain se distingue de l’ensemble du vivant. Non pas par les sentiments et les émotions qu’il partage avec d’autres espèces, mais sur l’aptitude au langage fait de métaphores et de métonymies. Pour le judaïsme, le monde et la vie ont été créés par des paroles. Et le premier acte humain fut de se voir confier par Son Créateur, de donner un nom à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs.

 

La parole forme chaque homme, comme elle forme les peuples. Et c’est en sondant le cœur des textes par les procédures de la poésie que l’ont atteint au sens caché, au secret de vérité. Et les prières juives n’ont – elles pas été d’abord – pour une grande part – des poèmes ? À commencer par les Psaumes.

Couverture de la revue Domaine Yidich poète juif Jewpop

« Domaine Yidich », revue littéraire éditée par le Farband en 1958, dont le rédacteur en chef fut Charles Dobrzynski, poète, traducteur et romancier

 

Le Poète juif est le frère du Commentateur talmudique. Il est aussi le compagnon de tous les poètes qui ont tenté, tentent, tenteront, de restituer à la poésie sa pleine mission de sauvetage contre les barbaries anciennes, actuelles, et futures annoncées. L’atelier du poète, c’est le laboratoire de la résistance de l’humain dans l’homme. Restituer, réactualiser, toute sa densité à la poésie n’est pas que travail de culture, c’est aussi œuvre de Résistance.

 

Nietzsche en son temps prophétisait : « Dans cent ans de journalisme tous les mots pueront ! ». Il nous faut « déjournaliser » la langue selon l’expression de Karl Kraus. Mais aussi la désadministrer, la dépublicitariser, la dépropagandiser. Dans un monde soumis aux « éléments de langage », aux pensées en slogans, et en jargons d’administration et de management, le poète est un veilleur de la subjectivité. Et les œuvres poétiques, les « catacombes » dans lesquelles les signifiants s’abritent, contre l’Empire des signes et des signaux.

 

Rendre aux mots leur bouquet de parfums de sens, avec les poètes. Faire que ces parfums soient ceux peut-être du monde à venir. Comme un Shabbat de la langue…

 

Gérard Rabinovitch

 
Texte d’ouverture à la soirée Rencontre avec les poètes d’inspiration juive, organisée par l’Institut universitaire Rachi et l’Institut européen Emmanuel Levinas-AIU.

Plus d’informations :
www.institut-rachi-troyes.fr
www.aiu.org

© photos et visuels : DR

Article publié le 28 décembre 2020. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2020 Jewpop
 
ULYS banner

4 1 voter
Évaluation de l'article
S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments

S'abonner à la jewsletter

Jewpop a besoin de vous !

Les mendiants de l'humour

#FaisPasTonJuif
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x
()
x