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Insurrection du ghetto de Varsovie : ils ont choisi de mourir les armes à la main

  • BY Nathalie Peeters
  • LE 19/04/2020
Photo de passeport de Mordechaj Anielewicz Jewpop

 

« Nous ne nous battons pas pour sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine.» Arie Wilner, combattant du ghetto de Varsovie.

 

Dépôt de jonquilles monument aux héros de l'insurrection de Varsovie Jewpop

Grâce aux contributions financières de la communauté juive, un monument de onze mètres de haut, conçu par le sculpteur Natan Rapoport et l’architecte Leon Marek Suzinet, dont les sculptures sont en bronze, a été érigé à la mémoire des héros du ghetto de Varsovie et inauguré le 19 avril 1948. Il porte l’inscription en polonais, en yiddish et en hébreu: «Le peuple juif à ses combattants et à ses martyrs.» Il est situé au cœur du quartier Muranów, où se trouvait le grand ghetto, en face du Musée de l’Histoire des Juifs polonais (POLIN qui a ouvert ses portes en 2013).

 

À midi, le 19 avril, les sirènes d’alarme retentissent à Varsovie. Des bénévoles distribuent aux passants des jonquilles en papier à épingler sur leurs vêtements afin de rendre hommage aux héros de l’insurrection du ghetto de Varsovie. C’est Marek Edelman¹ qui a créé « la tradition des jonquilles ». Chaque année, le jour de l’anniversaire de l’insurrection du ghetto, un bouquet de fleurs jaunes lui parvenait anonymement. Il allait en déposer un bouquet au monument aux Héros du ghetto.

 

Photo de Marek Edelman Jewpop

Marek Edelman

 

Le 1er septembre 1939, les troupes allemandes envahissent la Pologne et entrent le 29 dans Varsovie. Le 12 octobre 1940, le ghetto de Varsovie est créé. Situé au centre de la ville, il est initialement constitué de deux parties, reliées par une passerelle en bois. Il est entouré d’un mur de plus de trois mètres de haut et de barbelés. Compte tenu de sa surpopulation, du manque d’hygiène et de nourriture, des maladies, le ghetto est un indubitable mouroir.

 

Mi-juillet 1942, l’Umsiedlungskommando (commando spécialement affecté à la déportation) rafle les Juifs «improductifs» pour les déporter vers l’Est. Un vent de panique souffle sur le ghetto. La rumeur enfle dans les rues : le ghetto de Lublin aurait été «liquidé». La Résistance s’installe. L’Organisation des Combattants juifs, ŻOB (Żydowska Organizacja Bojowa), d’inspiration sioniste et bundiste dirigée par Mordechaj Anielewicz et son second, Marek Edelman, réunit toutes les formations politiques juives existantes afin de combattre les Allemands de concert.

 

Photo de passeport de Mordechaj Anielewicz Jewpop

Mordechaj Anielewicz, photo de passeport

 

Dans ses mémoires, Marek Edelman décrit parfaitement le climat qui règne dans le ghetto : «[…] il faut rappeler que la défense du ghetto de Varsovie n’avait rien d’inattendu. Elle était la suite logique de quatre années de résistance d’une population enfermée dans des conditions inhumaines, humiliée, méprisée, traitée, selon l’idéologie des vainqueurs, comme une population de sous-hommes. Malgré ces conditions dramatiques, les habitants du ghetto ont, dans la mesure du possible, organisé leur vie selon les plus hautes valeurs européennes. Alors que le pouvoir criminel de l’occupant leur refusait tout droit à l’éducation, à la culture, à la pensée, à la vie, voire à une mort digne, ils ont créé des universités clandestines, des écoles, des associations et une presse. Ces actions qui engendraient la résistance contre tout ce qui menaçait le droit à une vie digne ont eu pour conséquence l’insurrection. L’insurrection était l’ultime moyen de refus des conditions de vie et de mort inhumaines, l’ultime acte de lutte contre la barbarie et pour la sauvegarde de la dignité. […]»² L’Organisation juive de combat publie des tracts appelant les habitants du ghetto à se révolter contre l’Occupant.

 

Photo de soldats allemands dans le ghetto de Varsovie pendant l'insurrection Jewpop

Varsovie, Pologne, 1943. Les hommes du général Stroop longent des bâtiments en flammes durant la répression du soulèvement. Photo du rapport Jürgen Stroop.

 

Le 18 janvier 1943, la police allemande et les SS entrent dans le ghetto et se trouvent face à des combattants déterminés. Mordechaj Anielewicz dirige les forces de la résistance. Au moment du soulèvement, le ŻOB compte environ 750 membres. Aucun n’a de formation militaire. Ils sont de surcroit affaiblis par la faim et ne possèdent pratiquement pas d’armes ni de munitions.Armés de pistolets, de grenades (pour la plupart artisanales), les insurgés prennent de court les Allemands, qui ayant subis des pertes et ébranlés par cette rébellion inattendue battent en retraite. Après 4 jours de combat, le ghetto est paralysé et les déportations suspendues.

 

Le 19 avril, la veille de la Pâque juive (Pessah), les SS se lancent à l’assaut du ghetto. Ils mobilisent plus de 2000 soldats afin de poursuivre l’opération de liquidation. Lorsqu’ils pénètrent dans le ghetto, les rues sont désertes. Tous les habitants se sont barricadés dans des abris aménagés dans des caves et des greniers. Les combattants dissimulés aux étages des immeubles lancent des cocktails Molotov. Une mine explose, plus de 100 SS sont tués. Ceux-ci ripostent. Ils cherchent de tous côtés à s’introduire dans le ghetto, se heurtent à une forte résistance. Des forces blindées commandées par le SS-Standartenführer Jürgen Stroop³ commencent à raser le ghetto, un immeuble après l’autre pour faire sortir les insurgés de leurs caches. Des bâtiments sont incendiés, les SS projettent des gaz toxiques dans les souterrains. Le feu chasse les résistants de leurs abris, certains se jettent des immeubles en feu et sont abattus, ou périssent par les flammes. Au fil des semaines, les soldats traquent les cachettes souterraines, les incendient et les font exploser. Ils questionnent et torturent pour connaître les cachettes souterraines.

 

Photo d'un insurgé du ghetto de Varsovie se jetant d'un immeuble en flammes Jewpop

Un Juif se défenestre du quatrième étage d’un immeuble en flammes durant la répression du soulèvement du ghetto de Varsovie.

 

Les insurgés n’ayant plus rien à perdre luttent de façon acharnée, mais la bataille est désespérée. Le rapport de force est trop inégal (2 000 soldats contre 750 combattants). Les soldats allemands sont lourdement armés et affrontent de jeunes hommes et femmes inexpérimentés, qui se battent avec des pistolets et des bombes artisanales. La situation devient intenable pour les résistants qui souffrent cruellement du manque d’eau, de nourriture, de munitions. Les troupes allemandes brisent la résistance armée en quelques jours, mais de petits groupes de combattants se cachent encore et continuent désespérément la lutte.

 

Le 8 mai, Anielewicz et un petit groupe de combattants sont retranchés dans le bunker de commandement. Les soldats les y découvrent. Juste avant que les Allemands ne pénètrent dans le bunker, certains trouvent un passage ignoré jusque-là et parviennent à s’échapper. Pour ne pas tomber vivants aux mains des Allemands, Anielewicz et ses derniers combattants se suicident d’une balle de revolver. Une quarantaine d’insurgés (dont Marek Edelman) réussit à s’enfuir en empruntant les égouts pour rejoindre le côté «aryen» de la ville. Le 16 mai 1943 sonne la fin de l’opération de nettoyage du ghetto, l’insurrection est écrasée et la grande synagogue détruite.

 

Photo de l'insurrection du ghetto de Varsovie Jewpop

Des Juifs arrêtés par les Allemands durant la répression du soulèvement du ghetto de Varsovie. Photo du rapport Jürgen Stroop.

 

Durant le soulèvement, qui dura 28 jours, environ 7000 Juifs trouvèrent la mort (abattus, brûlés vifs, gazés). Les survivants furent déportés vers Treblinka et dans les camps de travail de Poniatowa, Trawniki et Majdanek. Ceux qui réussirent à s’échapper continuèrent la lutte dans les maquis et certains (dont Edelman) prirent part en août 1944 à l’insurrection de Varsovie.

 

Le 23 avril, Mordechaj Anielewicz écrit une dernière lettre : «Ce qui est arrivé a dépassé nos rêves les plus insensés. Deux fois les Allemands se sont enfuis de notre ghetto. Un de nos pelotons a tenu quarante minutes et l’autre six heures… Je n’ai pas de mots pour vous décrire les conditions de vie des Juifs. Seul un petit nombre survivra ; les autres périront tôt ou tard. Les dés en sont jetés. Dans les caves où se cachent nos camarades, on ne peut, faute d’aération, allumer aucune bougie… J’ai l’impression que de grandes choses se produisent et ce que nous avons osé faire est d’une grande et énorme importance… j’ai été le témoin du combat héroïque des juifs du ghetto… L’essentiel est que le rêve de ma vie est devenu vrai ; j’ai assez vécu pour voir la résistance juive dans le ghetto dans toute sa grandeur et toute sa gloire.»

 

Nathalie Peeters

 

¹ (1919-2009), membre de l’Organisation des Combattants juifs, un des seconds de Mordechaj Anielewicz

² Postface de Marek Edelman, dans Marek Edelman et Hanna Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie, traduit du polonais par Pierre Li et Maryna Ochab (Paris, Liana Levi, 1993)

³ Envoyé par Himmler à Varsovie pour remplacer le SS-Oberführer Ferdinand von Sammern-Frankenegg. Condamné pour crime contre l’humanité, il a été pendu à Varsovie le 6 mars 1952.

 

Texte publié en mai 2018 © Mémoire d’Auschwitz ASBL

Depuis 2003, l’action de l’ASBL Mémoire d’Auschwitz s’inscrit dans le champ de l’Éducation permanente. À travers des analyses et des études, l’objectif est de favoriser et de développer une prise de conscience et une connaissance critique de la Shoah, de la transmission de la mémoire et de l’ensemble des crimes de masse et génocides commis par des régimes autoritaires. Par ce biais, l’ASBL Mémoire d’Auschwitz vise, entre autres, à contrer les discours antisémites, racistes et négationnistes.

 

Photos et légendes © Yad Vashem, The Institute of National Remembrance – Commission for the Prosecution of Crimes against the Polish Nation President dr Łukasz Kamiński, excepté photo de passeport de Mordechaj Anielewicz © Kedem Auction House, photo de Marek Edelman, photo du monument à la mémoire des héros du ghetto de Varsovie / DR

 

Article publié le 19 avril 2020 © ASBL Mémoire d’Auschwitz / Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2020 Jewpop

 

 

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