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L’interview « social-traître » de
Laurent-David Samama pour son essai « Les petits matins rouges »

  • BY Alain Granat
  • LE 20/06/2019
Couverture du livre de Laurent-David Samama Les Petits Matins Rouges Jewpop

 
Dans Les Petits Matins Rouges- Récit d’une trahison (Editions de l’Observatoire), le journaliste et écrivain Laurent-David Samama nous plonge dans la galaxie du trotskisme et de ses ramifications françaises. Un essai brillant et une enquête passionnante. Jewpop a soumis son auteur à une interview « social-traître ».
 

Photo de Laurent-David Samama Jewpop

Laurent-David Samama (photo Hanna Assouline)

 

“Un monde très juif dans sa manière de fonctionner et une survivance romantique du Yiddishland”

 

Jewpop :  Après Kurt, roman dédié à Kurt Cobain, tu explores la galaxie trotskiste française avec Les petits matins rouges. Qu’est-ce qui t’as fasciné dans cet univers ?

 

Laurent-David Samama : Certainement son extrême complexité à l’heure des identités manichéennes et de l’appauvrissement du débat politique. Le trotskisme, c’est touffu ! C’est une pensée impossible à résumer en quelques lignes, en quelques mots, en un seul tweet. C’est également un certain rapport à la défaite, à la lose magnifique, dans un monde où la victoire est devenue le seul horizon acceptable. C’est enfin un monde très juif dans sa manière de fonctionner et une survivance romantique du Yiddishland… Rappelons que Trotski, de son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein, est l’archétype du juif errant. Il est né dans l’oblast de Kherson, au sud de l’actuelle Ukraine. Sitôt qu’il quitte le foyer parental pour aller étudier à Odessa, il s’impose une méthode : bouger sans cesse pour se faire entendre. Il s’en suivra une frénésie de voyages, des centaines de milliers de kilomètres qu’il va parcourir en sillonnant l’Empire russe puis la Russie soviétique et bientôt l’Europe, de Londres à Copenhague, en passant longuement par Paris. La suite, on la connaît, elle se déroule brièvement du coté de New York, en Turquie et finalement au Mexique, où « Le Vieux » se fera assassiner par un agent de Staline. Plus je creusais cette histoire-là, plus je réfléchissais sur les trotskistes des années 60 et 70 et leurs tactiques révolutionnaires, plus je mesurais à quel point le judaïsme en général et la primauté de l’étude en particulier, les avait imprégné. Pour le dire vite, devenir trotskiste c’est un peu comme intégrer une Yeshiva. La seule différence : Marx et Trotski ont remplacé le Talmud… Mais dans les deux cas, il y a une méthode commune : le questionnement sans fin.

 

Jewpop :  Tu as été trotskiste, ou tenté de l’être ?

 

L.D.S. : Non, non… Moi, je ne suis qu’un enfant gâté de la petite bourgeoisie, un peu comme Trotski d’ailleurs, dont les parents étaient de petits propriétaires terriens. Dans le livre, je me place en tant qu’observateur, j’écris en essayiste. Je raconte les grandes figures du trotskisme d’hier et d’aujourd’hui : Krivine, Bensaïd, Weber, Goupil, Laguiller, Besancenot. Je problématise surtout l’évolution de la mouvance. Ses quelques réussites et ses nombreux échecs. Ce qu’étaient les militants d’hier et ce qu’ils sont devenus…

 

Photo des tampons "insultes trotskistes" du tampographe Sardon Jewpop

 

Apparatchik rampant, ça me plait, on dirait une furia du Capitaine Haddock !”

 

Jewpop :  Ton insulte trotskiste favorite ?

 

L.D.S. : J’aime beaucoup « Stal » pour « stalinien », insulte suprême puisque le trotskisme se constitue historiquement en opposition à Staline. Dans un autre style, « apparatchik rampant », ça me plait, on dirait une furia du Capitaine Haddock !

 

Jewpop :  Tu connais les tampons « Insultes trotskistes » du tampographe Sardon ?

 

L.D.S. : Oui, c’est absolument génial ! J’ai longtemps pensé qu’ils étaient l’œuvre de Bernard Schalscha, dandy rouge et ancien trotskiste charismatique que je fréquente depuis de longues années. Remarque, s’il avait véritablement fait fortune grâce à la vente de tampons, il serait lui aussi parti s’exiler au Mexique !

 

Couverture du livre Les Petits Matin Rouges de Laurent-David Samama Jewpop

 

Jewpop :  Tu as eu un nombre impressionnant de papiers dithyrambiques dans la presse ? C’est ton réseau trotskiste qui a joué ? Ou judéo-trotskiste #pléonasme

 

L.D.S. : Disons simplement que le lobby a fait passer quelques consignes… #TMTS

 

Jewpop : Trotsky a pécho Frida Kahlo lors de son exil mexicain. Se revendiquer trotskiste, ça aide pour emballer, ou c’est totalement has-been aujourd’hui ?

 

L.D.S. : Et le tout sous les yeux médusés du mari de la pintora, Diego Rivera. Belle perf ! Pour te répondre, ça aide, oui. Ça se pécho beaucoup entre trotskiste : on colle des affiches à la nuit tombée, on bénéficie de la promiscuité enveloppante des manifs, on défend les mêmes idées et de fil en aiguille… Après, il faut avouer que le look Philippe Poutou est assez particulier. Il s’articule surtout autour du t-shirt col tunisien, du jean sans forme et des grosses tatanes. C’est pas vraiment dans les standards GQ ! Des éditorialistes se sont offusqués que Poutou n’ait pas porté pas de chemise le soir du grand débat entre les candidats à la présidentielle. Mais peu lui importe à ce bon vieux Philippe ! Pour lui, l’essentiel est ailleurs et d’abord dans la construction d’un monde où le consumérisme ne dicterait plus l’essentiel de nos vies. Désolé pour nos amis vendeurs de schmattes…

 

“Comme souvent avec les grandes figures du communisme, l’optique est magistrale, son application décevante”

 

Jewpop :  La question qui fâche* : BHL a-t’il raté le coche du trotskisme ?

 

L.D.S. : Difficile à dire… BHL s’est toujours tenu à bonnes distances des idéologies. Dans sa jeunesse, il avait été le disciple d’Althusser et adoptait parfois le présupposé maoïste comme base de certains articles, mais rien de plus. Il a toujours observé de loin le trotskisme, sans fascination. Mais je crois savoir qu’il a bien aimé le livre… En pleine tournée de Looking For Europe, il m’a appelé de Rome pour me parler du livre, des passages sur les trahisons sémantiques, didactiques et la lente dérive du trotskisme vers un antisionisme qui sert trop souvent de prétexte au déploiement d’une pensée antisémite.

 

 

Jewpop :  Que t’inspire cette vidéo de Trotsky s’exprimant en français ?

 

L.D.S. : Beaucoup de tendresse… J’y devine l’accent qui devait être celui de mes aïeux d’Europe de l’Est quand ils sont arrivés en France. J’y vois les rêves grandioses d’un juif venu de nulle part, qui a gravi tous les échelons du pouvoir soviétique jusqu’à devenir le favori de Lénine avant d’être évincé en raison de ses origines. Trotski était un homme fascinant, polyglotte, tribun extraordinaire. Une plume hors-pair doublée d’un mythe. Tout en disant cela, je n’oublie pas le bilan concret de son œuvre politique. Trotski a créé l’Armée Rouge… Il a étouffé la possibilité du débat avec des partis non-communistes, décimé les marins de Cronstadt. Son communisme à lui était plus noble que celui de Staline, cela ne fait aucun doute et même si l’ordre de grandeur n’avait absolument rien à voir, il n’hésitait pas à faire couler du sang quand il l’estimait nécessaire. Comme souvent avec les grandes figures du communisme, l’optique est magistrale, son application décevante…

 

“Alain Krivine, 77 ans au compteur… Un papy ashkénaze se retournant sur sa vie et ses combats”

 

Jewpop :  Que sont devenus les héritiers du trotskisme et leurs figures emblématiques : à de rares exceptions, un ramassis de petits-bourgeois « social-traîtres » ?

 

L.D.S. : C’est un brin plus compliqué que ça… Il est coutume d’entendre le slogan : « trotskiste un jour, trotskiste toujours ! ». Certains sont, en effet, restés fidèles à leurs amours de jeunesse. C’est le cas d’Alain Krivine, 77 ans au compteur, rencontré à l’occasion d’un article pour le JDD. Krivine s’est raconté. Il ressemblait à un papy ashkénaze se retournant sur sa vie et ses combats. Il a beaucoup lutté et confesse s’être trompé plusieurs fois. Mais il tient bon, ne se dédie pas et c’est assez touchant. En cela, plus ou moins consciemment, il se place dans une optique très juive : il lutte coûte que coûte, en dépit du monde et de l’Histoire. Il perpétue un enseignement, forme des jeunes qui passeront eux-même le relais, témoigneront à leur tour… D’autres figures trotskistes emblématiques ont fait le choix de la conversion à la social-démocratie. C’est le cas d’Henri Weber, esprit brillant, capable de disserter sur tout, qui après avoir fondé la Ligue Communiste Révolutionnaire dont il fut « l’un des prophètes », a poursuivi sa carrière politique au PS. Dans son sillage, à l’instar de Jospin, Dray, Cambadélis ou Rossignol, ils furent nombreux, les militants trot’, les pablistes ou les lambertistes, à rejoindre la rue de Solférino. On minimise trop souvent leur apport alors que le trotskisme a clairement permis de régénérer le socialisme français. Quant aux autres, ils se sont découragés, ont baissé les bras ou sont passés à autre chose. C’est le cas de Benjamin Stora qui est devenu l’historien brillant que l’on connaît, d’Edwy Plenel qui est devenu le moustachu célèbre que l’on connaît, de Michel Field, de Romain Goupil… Dans le lot, il y a surement des trahisons, d’ailleurs bien racontées dans le livre. Je raconte notamment celle de Gérard Filoche, poursuivi pour « provocation à la haine et à la violence » et auteur d’un tweet lamentable ciblant Drahi, Rothschild et Attali…

 

Jewpop :  Tu écris souvent sur le foot, l’une de tes passions. Foot et trotskisme, c’est un sujet ?

 

L.D.S. : Mon collègue Nicolas Kssis-Martov pourrait écrire une thèse sur ce thème. Je me contenterai de quelques lignes ! Si les joueurs de foot ne semblent pas briller par leur fibre politique, les supporters, eux, sont en train d’organiser une gigantesque fronde face aux dérives du foot business. Ils rejettent courageusement les projets de ligues fermées, l’inflation des prix sur le marché des transfert et tous ces dispositifs comme la VAR et autres avantageant souvent le puissant au détriment du faible. J’ignore si il s’agit de trotskiste mais, à tout le moins, ça représente un bel effort de résistance au « capitalisme zinzin ».

 

Entretien réalisé par Alain Granat

 

*NDLR : Laurent-David Samama collabore avec La Règle du Jeu, revue fondée par BHL

 

Commander Les petits matins rouges (éditions de l’Observatoire) sur le site leslibraires.fr

 
© photo et visuel : photo de Laurent-David Samama : Hanna Assouline / DR / Le tampographe Sardon / DR

Article publié le 20 juin 2019. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2019 Jewpop

 

 

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