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La rafle des notables, d’Anne Sinclair

  • BY Cathie Fidler
  • LE 06/07/2020
Couverture du livre La rafle des notables d'Anne Sinclair Jewpop

 

Les récits les plus courts ne sont pas forcément les plus négligeables. La littérature abonde de titres d’ouvrages brefs, mais denses et percutants, que l’on n’oublie jamais. Inutile d’en donner ici la liste, les fidèles de Jewpop en connaissent un bon nombre en rapport avec notre histoire commune. La rafle des notables fera sans doute partie de ceux-là, car Il allie la concision, la vérité historique, le récit d’une histoire familiale, tout en équilibrant neutralité et subjectivité. Un défi, que son auteure relève avec brio.

 

Anne Sinclair Jewpop

 

Avec son talent de journaliste et sa sensibilité, Anne Sinclair raconte en 123 pages l’épreuve subie par les victimes de cette première rafle de Juifs français. Au fil de la lecture, on prend des notes : les détails historiques en sont précieux. Mais on entend aussi le phrasé mélodieux de l’auteure. On imagine son regard brouillé de larmes, lorsqu’elle retrace le sort de ces 747 Juifs français qui ont basculé du jour au lendemain dans la boue de la déchéance. Parmi eux, son grand-père paternel, Léonce Schwartz. Ce dernier n’était pas un intellectuel, nous dit-elle, mais un petit chef d’entreprise qui vendait de la dentelle en gros. Il faisait pourtant partie de ces Juifs intégrés que les nazis souhaitaient cibler en représailles à des attentats anti-allemands. Mais ils voulaient aussi démontrer la nécessité de frapper tous les Juifs, quels que fussent leur nationalité ou leur statut social ; les plus puissants et fortunés étant de surcroît considérés comme responsables des activités anti-allemandes, de la guerre, et donc de ses conséquences sur les Français.

 

Le parcours de ces notables ressemble à celui de tous les malheureux ainsi condamnés au cours de ces années d’Occupation. Sauf que ceux qui furent arrêtés lors de cette première rafle étaient loin d’imaginer ce qui les attendait, au regard de leur impeccable intégration à la société française, et de leur patriotisme avéré. Une petite valise à la main, ces « Israélites assimilés » quittèrent en un instant leurs proches et le confort cossu de leur appartement pour, très vite, plonger dans l’horreur du dénuement, de la souffrance morale et physique.

 

Arrêtés à Paris au petit matin du 12 décembre 1941, ces hommes – très bien mis pour la plupart – furent d’abord emmenés la Mairie du XVIIème, puis au « Manège Bossut » de l’École militaire et, après des heures d’un transport horriblement éprouvant, internés au camp de Royallieu, proche de Compiègne – et de l’endroit où avait été signé l’armistice de 1918 : amère vengeance des nazis…

 

À noter, ce « Camp des Juifs » fut le troisième établi sur le sol français, après ceux du Struthof, en Alsace, et de Drancy. À l’instar de Gurs et de Rivesaltes, dont l’histoire fut négligée pendant des décennies, il est demeuré très peu connu.

 

Leonce Schwartz Jewpop

Léonce Schwartz, photo non datée (collection personnelle de l’auteure)

 

Léonce Schwartz s’y retrouvera emprisonné en compagnie de notables bien plus illustres que lui : des intellectuels, des penseurs, des artistes, des avocats. Certains manifesteront davantage de fortitude que d’autres. Certains écriront. Certains utiliseront leur talent pour distraire ou instruire leurs codétenus. Les médecins tenteront de soigner leurs camarades. Mais tous partageront la même déchéance physique, le froid mordant de cet hiver-là, l’humiliation extrême de se voir devenir des êtres décharnés, n’ayant plus en tête que l’idée de la prochaine pitance, si maigres étaient les infectes rations qu’on leur distribuait. Sans parler des maladies débilitantes qui en découleront.

 

S’intercalent donc dans ce récit les portraits des compagnons d’infortune de Léonce Schwartz, et l’expérience personnelle de sa petite-fille à mesure que celle-ci entreprend de remonter le temps et l’Histoire. Étayé par des lectures incontournables en la matière (dont font partie les travaux de Serge Klarsfeld, naturellement), cet ouvrage est à la fois pédagogique et touchant. Pédagogique, forcément, car limpide autant que détaillé. Touchant, aussi, parce qu’au fil des pages, c’est la petite-fille privée de l’amour de son grand-père qui se manifeste, sous couvert d’un désir profond d’honorer ces victimes. Et, en particulier, les survivants de cet enfer qui n’ont jamais, de leur vivant, osé comparer leur sort à celui de leurs camarades déportés vers les camps de la mort. Pourtant, Compiègne fut aussi un camp de la mort, de la mort lente, sournoise, voire traître car, en terre française, il détruisit en « trois mois de calvaire » l’âme, autant que le corps, de ceux qui révéraient leur patrie.

 

Anne Sinclair nous livre ainsi avec concision et pudeur un aspect méconnu de cette période, et de l’histoire de sa famille. On l’aura compris, La rafle des notables doit dès à présent s’ajouter à la liste des ouvrages de référence sur la question.

 

Cathie Fidler

 
Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et d’un ouvrage consacré à son père, le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia). Son nouveau roman, Creuse la terre, creuse le temps (Éditions Ovadia) est à commander ici .

Gratitude, le blog de Cathie Fidler

 

Commander La rafle des notables d’Anne Sinclair (Grasset) sur le site leslibraires.fr

 

© photos : Grasset / Anne Sinclair / DR

Article publié le 6 juillet 2020. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2020 Jewpop


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