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“Le Nègre et le ghetto de Varsovie“ : quand William Du Bois, précurseur des “black studies“, découvrait l’antisémitisme européen

  • BY Colombe Schneck et Jewpop
  • LE 09/06/2020
William Du Bois Jewpop

 

Les événements survenus aux USA après la mort tragique de George Floyd résonnent avec le nouveau roman de Colombe Schneck Nuits d’été à Brooklyn (Stock), paru en février. Son auteure et Jewpop ont choisi de traiter des rapports entre juifs et noirs américains, en mettant en perspective des extraits non publiés de Nuits d’été à Brooklyn avec les parcours d’afro-américains et de juifs américains qui ont lutté de concert pour les droits civiques et contre l’antisémitisme.

 

Portrait colorisé de William Du Bois Jewpop

William Edward Burghardt Du Bois, portrait colorisé © Bartholomew Brinkman

 

Premier volet de cette série, l’histoire du sociologue noir américain William Edward Burghardt Du Bois, dont les travaux sur la question raciale dans les États-Unis de la ségrégation ont été marqués par ses séjours en Allemagne alors que les nazis prennent le pouvoir, et en Pologne avant et après-guerre, où il découvre l’ampleur de l’antisémitisme qui règne dans ces deux pays.

 

Du Bois (1868-1963), quasiment inconnu en France jusqu’au début des années 2000 hors d’un petit milieu académique, est l’un théoriciens majeurs de “l’identité noire”. Ses travaux, contemporains de ceux des pères de la sociologie Weber et Durkheim, préfigurent ce que l’on nomme aujourd’hui “black studies” et “intersectionnalité”. Il sera le premier Noir à soutenir un doctorat en philosophie à Harvard, en 1895. Dans un article que lui consacre Sonya Faure dans Libération en 2019, à l’occasion de la première publication en France aux éditions La Découverte de son essai majeur, l’enquête sociologique Les Noirs de Philadelphie publiée en 1899, Nicolas Martin-Breteau, historien spécialiste des États-Unis et traducteur de l’ouvrage, souligne qu’“Il ne fait aucun doute que s’il avait été blanc, Du Bois aurait été considéré d’emblée comme un fondateur de la sociologie”.

 

Couverture du livre de William Du Bois Les âmes du peuple noir Jewpop

 

Son autre ouvrage majeur, Les âmes du peuple noir, recueil d’essais publié en 1903 qui connût à sa parution un immense succès (publié également par La Découverte), est un texte fondateur pour les militants noirs-américains des droits civiques. “Être un problème est une expérience étrange”, y écrit Du Bois. Un “problème” qu’il  “invite à reformuler comme un problème blanc, produit et reproduit par la société blanche” explique l’historien Nicolas Martin-Breteau.

 

En 1936, Du Bois entreprit un voyage au cours duquel il visita l’Allemagne, la Pologne, la Chine et le Japon. De son voyage en Allemagne et en Pologne, où il se rendit ensuite après la guerre, il tira un article intitulé The Negro and the Warsaw Ghetto (Le Nègre et le ghetto de Varsovie), publié en 1949 par la revue académique Oxford University Press.

 

Photo de la romancière Colombe Schneck Jewpop

Colombe Schneck

 

Un voyage qu’évoque Colombe Schneck dans une page non publiée de son roman Nuits d’été à Brooklyn. Esther, jeune juive parisienne et Frederick, professeur de littérature noir américain, sont les héros de Nuits d’été à Brooklyn, où Colombe Schneck plante le décor de son livre. Une histoire d’amour qui se déroule au début des années 90, avec en toile de fond les émeutes raciales de Crown Heights, quartier de Brooklyn où vivent côte-à-côte juifs orthodoxes et afro-américains, et où les violences antisémites se déchaîneront durant trois jours. Dans l’extrait qui suit, Frederick évoque le parcours de William Du Bois.

 

Esther lui a confié que sa grand-mère est née à Kichinev, en 1903, l’année du pogrom.

C’est tout ce qu’elle sait.

J’aurais dû épouser sa grand-mère, pensa Frederick. Et à cette pensée, épouser la grand-mère d’Esther, le fit rire, il se ravise, il n’est pas nécessaire de quitter Esther, en tous les cas pas dans l’immédiat.

Il lui raconta, en se rhabillant rapidement (elle a donc raison, il est pressé de partir, rejoindre sa femme, il va me quitter, se répéta Esther, alors qu’au contraire Frederick prenait son temps.). Il voulait lui raconter, les combats de l’historien et sociologue William Edward Burghardt Du Bois, l’un des fondateurs de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et ses liens avec le monde juif.

W E B Dubois a grandi, à la fin du 19ème, dans le Massachusetts, étudié à Harvard, et dans le cadre de son doctorat, avait passé deux ans à l’Université de Berlin. Un étudiant allemand, avec lequel il parlait de la question raciale, pour Du Bois, la seule question, était alors celle des Afro-Américains, lui avait conseillé de visiter la Pologne. L’été suivant, il avait traversé la Galicie, pour retrouver cet ami dont le père était bibliothécaire à Cracovie. Le cocher lui a demandé s’il pouvait aller dormir « unter die Juden » « chez les juifs ». Du Bois était étonné, il existait une ségrégation pour d’autres êtres humains que les Noirs ?

Le semestre suivant, il était accompagné d’un étudiant aux yeux foncés, il sentit que leur présence gênait. L’étudiant le rassura « ce n’est pas toi, c’est pour moi, ils pensent que je suis juif ».

Quand en 1903, la nouvelle était arrivée aux États-Unis qu’un pogrom à Kichinev avait fait 49 morts, une centaine de blessés, Du Bois, comme de nombreux américains, avait été choqué. Suite à une pétition de juifs américains, le président Roosevelt s’était indigné à son tour.

La question s’était posée alors. Pourquoi, pour nous, les Noirs de ce pays, pour nos hommes lynchés, pendus aux arbres, « parce qu’il a regardé une femme blanche », « parce qu’il possédait la photo d’une femme blanche », « parce qu’il a violé une femme blanche », étaient arrêtés, battus à mort, pendus à un arbre, des centaines, chaque année, dans le Sud, sans pétition, sans indignation, s’était interrogé Du Bois.

Il avait observé comment les juifs américains s’organisaient, et sur le modèle, avait participé à la création d’un mouvement pour les droits civiques, à l’origine de la NAACP, avec le soutien d’avocats juifs, comme Joel Elias Spingarn qui a été un de premiers dirigeants de l’association.

Du Bois croyait que les juifs sortiraient avant les Noirs des ghettos, qu’ils ouvraient la voie.

Après son doctorat en Histoire, dix ans après, Du Bois s’est rendu à nouveau à Varsovie, Hitler était au pouvoir, puis une troisième fois, après la guerre.

-Tu peux imaginer ce qu’il a vu, conclu Frederick.

Il s’était rhabillé, portait son costume de professeur en toile claire, une chemise blanche, il alla chercher dans sa sacoche en cuir, un livret qui avait pour titre « Le nègre et le ghetto de Varsovie ».

Il s’assit sur le lit, Esther était toujours allongée, sur le ventre, nue, la tête tournée vers Frederick. D’une main, il lui caressait les fesses, de l’autre, il tenait le livret, et lui lut à haute voix un passage.

« Le résultat de ces trois visites et, en particulier, du spectacle du ghetto de Varsovie, ce n’était pas tant une compréhension plus claire du problème juif dans le monde qu’une compréhension plus réelle et complète du problème noir. D’abord, le problème de l’esclavage, de l’émancipation, de la caste aux États-Unis n’était plus, dans ma tête, une chose unique et séparée, comme je l’avais perçu pendant si longtemps.

Ce n’était plus une question de couleur ou des caractéristiques physiques ou raciales – ce qui était pour moi une chose particulièrement dure à découvrir, puisque pendant toute une vie la question de la barrière de couleur (color line) avait été une cause réelle et efficiente de misère. »

-Ton ami Du Bois nous donne l’autorisation de nous aimer ?

 

William Du Bois Jewpop
 

Dans son article Le Nègre et le ghetto de Varsovie, Du Bois écrit “le ghetto de Varsovie m’a aidé à sortir d’un certain provincialisme vers une conception plus large des manières dont la lutte contre la ségrégation raciale, contre la discrimination religieuse et l’oppression des pauvres devait évoluer, pour que la civilisation puisse se répandre et triompher dans le monde.”

 

Colombe Schneck et Jewpop

 

Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L’Increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les guerres de mon père (2018), et aux éditions Grasset, La Réparation et La tendresse du crawl, traduits dans plusieurs pays.

 

Commander Nuits d’été à Brooklyn de Colombe Schneck sur le site leslibraires.fr

Commander Les Noirs de Philadelphie, une étude sociale de William E.B. Du Bois sur le site lalibrairie.com

Commander Les âmes du peuple noir de William E.B. Du Bois sur le site lalibrairie.com

 

Photo de Colombe Schneck © Francesca Mantovani

Article publié le 9 juin 2020 / © 2020 Jewpop

 

 

 

 

 

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