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Ma mère, cette inconnue, de Philippe Labro

6 minutes de lecture

 
On savait Philippe Labro fou de l’Amérique, on le connaissait autobiographe sensible*, curieux de tout, homme de lettres, de paroles et d’actualité, on a aimé sa plume rigoureuse, fluide et percutante à la fois – tout cela et plus encore – jusqu’à ce que ce dernier récit intime nous rappelle qu’il est également fils de « Justes Parmi les Nations ».
 
Cela, et son titre, pourrait suffire à notre bonheur : ce « livre de sa mère », pour en paraphraser un autre, ne peut que nous parler, bien sûr – d’autant que l’auteur de ce récit annonce d’emblée que les zones d’ombre qui le constituent sont matière à roman. De fait, c’est l’histoire simple des non-dits familiaux communs à tant d’entre nous dont il va être question.

Netka, c’est la mère dont le passé caché a intrigué le fils toute sa vie, sans que jamais ce dernier puisse vraiment en explorer les méandres – tant il est vrai que le silence d’un parent est le plus infranchissable des remparts, à tel point que pour tenter de découvrir ce qu’il dissimulait, il faut souvent attendre la fin d’un deuil.
 
Cette mère aimante et aimée de tous a su, avant même que le terme en soit presque galvaudé, illustrer le concept de résilience. Enfant illégitime, née de « père inconnu », abandonnée dès son plus jeune âge, avec son frère d’un an son aîné, par sa propre mère elle-même née de père inconnu – « abandonnée quatre fois » nous dit l’auteur –, elle est parvenue à se relever, sinon huit fois, du moins à chaque coup du sort. Adulte et mariée à vingt ans, elle a créé autour d’elle une bulle de bonheur familial, oblitérant l’enfance chaotique, le manque d’amour maternel, le père polonais absent à la destinée tragique, pour se consacrer à un époux aimé et à une belle descendance.
 

 
 
Au long de ce récit – construit par le regard du fils sur elle et sur le couple de ses parents, ponctué de questionnements, de doute, d’admiration et, bien entendu, d’amour – Philippe Labro nous entraîne avec honnêteté et une dose pertinente d’autocritique sur les traces de cette lumineuse Netka. Il révèle avec tact ce qui peut l’être. Mais, au fond, le passé mystérieux de sa mère n’est que prétexte à la maintenir vivante, en imprimant – avec une immense gratitude – dans notre mémoire collective ses traits, ses mots, le nom qu’elle s’est donné, son objet fétiche, et le bel environnement niçois qui fut le sien…
 
Quelques années après le décès de Netka, Philippe Labro (se) pose une question cruciale : « Ai-je assez aimé ma mère (…) ? Aimons-nous assez ceux que nous aimons ? » Cette culpabilité taraudante du fils renvoie à la phrase d’Albert Cohen** qui ouvrait de ce récit : « Voilà, j’ai fini ce livre et c’est dommage. Pendant que je l’écrivais, j’étais avec elle. »
 
Avec cet ouvrage-là, Philippe Labro révèle une fois encore ce qui fait un homme, et un grand écrivain : une sensibilité, une acuité, un sens du verbe – aucun verbiage ici – et il prouve, si besoin en était, qu’il appartient au cercle littéraire très restreint de ceux et celles dont les mots nous touchent droit au cœur.


 
Cathie Fidler
 
*Le petit garçon (Éditions Gallimard, 1990)
*Tomber sept fois, se relever huit (Éditions Albin Michel, 2003
**Le livre de ma mère, d’Albert Cohen (Éditions Gallimard, 1974)


 
Cathie Fidler est écrivain, auteur de plusieurs romans parmi lesquels Histoires floues, La Retricoteuse… du livre d’art Hareng, une histoire d’amour, co-écrit avec Daniel Rozensztroch et récemment d’un ouvrage consacré à son père le peintre et céramiste Eugène Fidler « Eugène Fidler, Terres mêlées » (Les Éditions Ovadia).
 
Gratitude, le blog de Cathie Fidler
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